Désordre dans la ville Désordre dans la ville © p. C. Pean
Critiques festivals

Esprit bar

Le festival haïtien de création contemporaine les Quatre-chemins est, cette année, l’invité d’honneur du festival Les Francophonies en Limousin. Destination Limoges pour la 33e édition. 

Par Natacha Margotteau publié le 28 sept. 2016

 

 

Comédien, auteur, metteur en scène et directeur du festival les Quatre chemins, Guy Régis Junior veut réinventer les possibles. Connu pour semer le désordre dans les pratiques théâtrales, il embarque avec lui des artistes haïtiens dont le plasticien habité Sébastien Jean, les musiciens Wooly Saint Louis Jean et Claude Saturne, le vidéaste Maksaens Denis et le poète incandescent James Noël.

 

« Le bar c'est pas un bar, le bar c'est un esprit »

Carte blanche au poète-comédien Marc Vallès, Le bar des auteurs choisit un dispositif « non-artistique » du bar pour « donner accès à tous au milieu culturel, comme cela s'est passé pour moi. Il se construit toujours autour d'un sujet (pas d'une œuvre ou d'un artiste) et est ponctué par des performances diverses. On ouvre la littérature à d'autres pratiques artistiques. Le Bar c'est un prétexte pour occuper l'espace et créer la rencontre. ». « Le bar c'est pas un bar, l'interrompt Wooly, le bar c'est un esprit. » Et l'esprit, c'est clairement une affaire de corps pour Marc Vallès : « Le principe, casser les repères. J'enlève le bar dans le Bar, et donc le mouvement habituel chez les gens : l'espace se cloisonne et se décloisonne comme autant de dramaturgies possibles. Alors la parole peut s'inventer, elle n'est pas confisquée par celui qui la prend. Il faut questionner la scène dans notre rapport à l'espace : comment on réagit à l'espace qui expulse, qui refuse. On est dans une société qui se construit dans un certain traitement du corps. Comment on le réduit ou pas, comment on le soumet ou pas. À nous de créer le partage, le côte-à-côte : on doit respirer ensemble sinon on étouffe. »

 

« Je ne suis pas d'accord avec toi »

Au bar des auteurs du théâtre de l'Union, l'idée est de recréer l'ambiance des bars de Port-au-Prince. Si rien n'a vraiment changé en apparence, on s'avance sans savoir où s'asseoir – tables et chaises disposées en tous sens. Pas de scène, les artistes se déplacent, s'interpellent, s'interrompent pour expliquer à un public bien sage la vie des bars haïtiens : « Des bars de vieux, de jeunes, où la parole est libre, où il y a de la musique tout le temps, de la spontanéité. Les gens se retrouvent pour rencontrer leur maîtresse mais aussi parler lire des textes, de la poésie, parler arts ou autres » amorce Guy Régis Junior coupé par James Noël qui s'exclame : « Ici personne ne parle, ne boit ni ne menace. À Port-au-Prince, d'emblée, il y a toujours quelqu'un qui va dire « Je ne suis pas d'accord avec toi »». Les artistes performent tour à tour ou en même temps. Aux lectures entrecoupées de conversations succèdent une projection des clichés du photoreporter Josué Azor. Aussitôt, le public est invité à la fenêtre pour regarder dehors où il se passe quelque chose – performance plastique sur le trottoir – quand le peintre Sébastien Jean commence la réalisation d’une toile près de la scène.

 

Mettre la main aux textes

Le côte-à-côte haïtien se joue aussi à l’occasion du rendez-vous : Poésie-pays autour de James Noël. Enveloppé d'une musicalité chaude, le public entend des voix jaillir de toutes parts. Des comédiens investissent l'assemblée sans effet de posture et déclament des éclats de poésie. Des textes tirés de L'anthologie de la poésie haïtienne contemporaine[1] qui disent, font et sauvent la vie. Une énergie à vif, incisive et ironique qui parle amour, violence et révolte politique. « Si vous voulez mettre la main sur des textes, prendre un livre et lire quelque chose, c'est bien pour nous. On bouge ensemble, on va partout » lance Guy Régis Jr au public calme et conquis. James Noël n'intervient qu'à la fin pour expliquer le cœur poétique d'Haïti. Cette anthologie croisant les « anciens », ceux qui passent la main (René Depestre, Georges Castéra) et les poètes de rues.

 

Écrire partout dans la rue

Place Saint-Pierre à Limoges à la nuit tombée, les rues et façades se font l'écho des performances qui ont animé le festival Quatre-chemins 2015. La poésie de James Noël se rend visible sur les murs en mots et en images (travail vidéo de Maksaens Denis). La fiction documentaire de Beatriz Santiago Muñoz dans le grand marché, le boîte poétique de Jen-Christophe Lanquetin ou encore les performances urbaines filméesde François Duconseille, Androa Mindre Kolo et Sello : L’art investit l'espace public et se mêle à la vie en train de se faire.

C'est la démarche artistique de Urban scénos, le collectif créé par Jean-Christophe Lanquetin et François Duconseille en 2009. Partenaire récent du festival haïtien il a été sollicité pour sortir des formats connus à Port-au-Prince. « C'est une ville incroyablement théâtrale. Il y a des écritures partout dans les rues, le sens du geste, de la parole. Tout y est performatif. On a amorcé le travail en Haïti l'année dernière. Le principe : venir avec des artistes internationaux et établir une sorte de compagnonnage avec les artistes locaux pour créer un lien profond avec le lieu – travailler avec le contexte, être dans la rencontre avec les gens. Cela déplace les appuis. Aller au-devant des publics c'est aller là où il est. »

 

1. Parue aux éditions du Seuil (coll. Points) en novembre 2015 et dirigée par James Noël.

 

Les francophonies en Limousin, jusqu’au 1er octobre à Limoges

Festival des Quatre-chemins du 21 novembre au 3 décembre à Port-au-Prince, Haïti