Dans l'atelier Stéphanie Cherpin Dans l'atelier Stéphanie Cherpin © p. Pierre David
Critiques arts visuels

Ecrire avec la sculpture

Stéphanie Cherpin est sculpteure. Elle travaille la matière dans un rapport de construction et de déconstruction au corps à corps avec une violence apparente, irrespectueuse et rock'nrollienne. Entretien à l'occasion de sa nouvelle exposition à la galerie Cortex athletico à Paris.

Par Alain Berland publié le 16 nov. 2016

Vos œuvres assument, par leur taille, volume, poids et verticalité, des caractères associés à une sorte de virilité masculine, assez démonstrative. C’est une singularité que vous revendiquez ?

« Je ne pense pas vraiment à mon travail en terme de singularité. C'est vrai que la plupart de mes pièces ont des dimensions imposantes, mais la fragilité des matériaux, de par leur constitution propre ou leurs origines, déjoue, je crois, une certaine idée de la monumentalité. Des pièces sont aussi régulièrement détruites ou réinjectées dans le stock de matériau pour de prochaines sculptures.

Si je dresse les formes, c'est en lien avec la construction, l'espace, l'architecture (comme on dresse un mur), ou c'est un moyen pour que la sculpture se dresse sur ses jambes, soit debout, face à moi, dans un rapport d'égalité, prête à entamer une relation (avec moi, avec l'espace-temps duquel elle naît, avec le spectateur, etc).

La question du genre ne me travaille pas beaucoup même si certaines histoires me touchent particulièrement, comme l'extrait radio dans lequel on entend la sculpteure Germaine Richier1 balayer la question du genre en disant que cela ne lui pose aucun problème d’être femme et sculpteur dans un milieu largement masculin. Je pense aussi à l'organisation traditionnelle de la société Hopi dans laquelle ce sont les femmes qui construisent les maisons et sont propriétaires du patrimoine, alors que les hommes assument la tâche du tissage des étoffes.

Je crois que c'est l'un des privilège de l'artiste que d'être libéré des questions de genre (au moins quand il est au travail), de même qu'il peut être traversé par des identités multiples, ou encore entretenir des relations très intenses avec des choses inanimées. Une porosité de corps et d'esprit qui est une expérience très riche.

Love de Stéphanie Cherpin. p. Rémi Huneau

Vous utilisez de nombreux matériaux usagés, récupérés, est-ce un moyen de réfléchir en terme de décroissance ?

« Les apparences sont assez trompeuses car en réalité, la part de matériaux récupérés (dans le sens de ayant déjà servis) n'est pas si importante. Les plus grosses pièces, notamment, sont presque toujours réalisées à partir de matériaux et objets neufs. C'est sans doute la somme des traitements que je leur fait subir qui les altèrent fortement et leur donne l'air d'avoir déjà vécus. En fait oui, ils ont vécu l'histoire de leur fabrication et portent, en strates encore apparentes, les traces de ce travail. Il est cependant important pour moi que la sculpture naisse dans une certaine économie de moyens. Je ne parle pas de « décroissance » ou alors je voudrais traduire ce terme et défendre l'idée d'un engagement dans les formes et dans les gestes, sans que ce soit l’illustration d'un engagement politique. C'est une autre langue et je tiens à en préserver la spécificité. C'est en tous cas une manière d'avoir une autre relation à l'objet, ne pas être dans la consommation pure. Ça peut sembler paradoxal mais pour moi, la sculpture est davantage une forme d'écriture. Matériaux et gestes sont des signes, comme des mots, des sons ou des modèles (comme Bresson nomme ses acteurs). Le fait de détruire une sculpture, d'en reprendre les éléments pour une autre pièce, bref, de m'en séparer d'une manière ou d'une autre ne me pose aucun problème, c'est aussi une manière de déjouer ou de tordre la matérialité et d'en questionner la diffusion.

 

Il y a cinq ans dans un entretien avec le conservateur Paul Bernard, vous expliquiez que vous travailliez toujours avec une playlist de groupes américains et anglais de la fin des années 1980 et du milieu des années 1990. Des groupes qui utilisent une énergie brute électrique pour créer une excitation nerveuse intense, celle qui selon Tristan Garcia est « l'obsession de la modernité ». Pour le philosophe, ce type d'intensité par excès semble une promesse sociale dont il faut aujourd'hui se méfier. Pourquoi revendiques-tu cette énergie externe artificielle ?

« Les « rituels » de travail changent au fil du temps et j’arrive maintenant à me concentrer dans des situations très variées auxquelles j’ai dû m’adapter. J’ai aussi appris à travailler de manière plus collective avec des assistants ou d’autres artistes. L’écoute de musique n’est plus systématique sauf dans les moments « de crise » : quand le temps presse, ou que l’exaspération est trop forte et qu’une solution doit absolument être trouvée.

Je n’ai pas lu le livre de Tristan Garcia. J’ai toujours détesté l’injonction de faire de tous les moments de sa vie des évènements extraordinaires, ou spectaculaires. Je n’ai jamais eu peur de la monotonie, de l’ennui, de la routine et d’une certaine forme de banalité qui peut être un terrain fertile pour l’apparition des formes. J’ai compris que si la musique des années 1980-90 était si importante pour moi, c’est qu’elle est liée à une période précise de ma vie, mon adolescence. La musique permet, par la mémoire vive qu’elle active, d’utiliser les affects liés à ces souvenirs. Une temporalité particulière qui se calque sur le présent et qui condense l’ennui, le tragique, l’espérance, et les récits fictifs liés à l’attente d’une vie à venir. Elle permet une plus grande acuité, une concentration du corps et de l’esprit. C’est un usage de la musique qui ne me semble pas particulièrement lié à la modernité, ni à une culture particulière. Je crois qu’elle a toujours accompagné les moments importants de l’existence, au niveau individuel mais aussi collectif, et faire une œuvre en fait partie. 

Dans l'atelier de Stéphanie Cherpin. p. Pierre David

Vos œuvres sont souvent des assemblages d'objets ou de formes, dans un rapport de construction-déconstruction, comme d'autres artistes qui vous ont précédé. Où et comment souhaitez-vous vous inscrire dans cette histoire, avec entre autres personnalités, Louise Nevelson, Jessica Stockholder, Isa Genzken ou encore Anita Molinero ?

« Disons que ce ne sont pas des questions qui me préoccupent. Je n'ai pas de regard distancié qui analyse mon travail en le mettant en perspective avec une histoire des formes. J'ai l'impression que marquer ce temps d'arrêt ne fait pas partie de mon travail. Je rencontre des artistes, le travail nous lie et permet une relation très forte qui va au-delà d'une apparente proximité des formes. Je parle plus avec Robert Bresson qu'avec Jessica Stockholder. J'aime Anita Molinero, je l'ai rencontrée à la fin de mes études. On m'en parle souvent parce que c'est une femme, qu'elle fait de la sculpture et qu'elle a l'âge de ma mère. Mais moi je m'en fous, et elle aussi ; entre nous il n'y a pas de question de filiation, d'aîné, de genre, juste une rencontre entre deux artistes. On partage plus un rapport au monde, au monde de l'art, une détermination, un sentiment d'urgence. C'est simple en fait. »

 

1. Ndlr – Germaine Richier est la première femme à avoir été exposée au Musée d’art moderne de Paris. Si elle déclare en 1952, que « l’époque lui donne la sensation d’ouvrir assez facilement la porte aux femmes », les statistiques récentes montrent bien qu’au-delà d’une conjoncture qui lui a peut-être été favorable, son parcours de femme artiste a été particulièrement singulier. En 2004, à peine 5% des œuvres exposées au Centre Pompidou étaient celles d’artistes femmes.

 

> Stéphanie Cherpin, (d'humeur à lâcher deux trois je t'aime) du 3 décembre au 14 janvier à la galerie Cortex athletico, Paris