<i> Elvedon</i> de Christos Papadopoulos Elvedon de Christos Papadopoulos © Patroklos Skafidas
Critiques festival Performance

Happening en boîte

La 24e édition des Plateaux de la Briqueterie est placée sous le signe de la performance : une dizaine de propositions, en solo, duo ou groupe, fabriquent une relation de corps, d’espace et de temps, pour essayer de renouveler le rapport au public, au risque de sombrer dans la simple démonstration.

Par Audrey Chazelle publié le 6 oct. 2016

Certains jouent la carte de la séduction et parviennent à embarquer le public sans difficulté. L’interprète britannique originaire du Rwanda, Dorothée Munyaneza, accompagnée par deux accordéonistes invisibles, engloutit la proposition théâtrale, musicale et chorégraphique de Maud Le Pladec et Okui Okpokwasili. Conteuse ensorceleuse, son être tout entier se fait traverser par les ventilations de l’instrument mêlées au souffle de sa voix. Hunted donne tout pouvoir à l’interprète féminine en jeu. Montée sur talons hauts, parée d’une robe chevelue noire, elle dégage une force irrésistible. Elle est la sorcière incarnée, celle qui ne craint pas le feu ardent du vivant. Celle dont le magnétisme opère dès les premières notes qu’elle entonne dans l’obscurité totale jusqu'au contact physique. Elle a beau alors réclamer l’attention des spectateurs au texte, ceux-ci en ont déjà perdu le fil, hypnotisés par les désirs de la prêcheuse. 

Hunted de Maud Le Pladec. Photo : Caroline Ablain

Pere Faura, préfère attirer d’abord le public avec un titre racoleur – Striptease – pour projeter ensuite sur scène et sans sommation leurs réactions face à son interprétation érotico-philosophique du striptease féminin. S’interrogeant sur la « construction artificielle d’érotisme », il utilise une caméra qui filme la salle. Les rôles s’inversent. Le regard se porte désormais sur l’attitude, non pas du performeur, mais du spectateur en train de le regarder s’effeuiller. Flashback sur Madame qui humecte ses lèvres pendant le déhanché; sur Monsieur qui détourne le regard sur sa brochure. Pere Faura pratique un art de l’entertainment dépouillé, avec candeur, humour et détachement.

 

À l’épreuve de la forme

En revanche, la série de propositions du lendemain, réservée aux professionnels (hormis Jaguar) n’aura pas eu le même effet jubilatoire. Ça performe et parfois ça perd forme ! Dans l’espace Satellite de la MAC de Créteil, en équilibre sur un tapis de danse roulé à la verticale, Robbie Synge garde la concentration nécessaire pour se maintenir à quelques mètres du sol. Au commencement était la chute du corps, qui entraînait la chute du tube, qui entrainait la chute de l’installation de chaises. La construction du personnage de Douglas s’appréhende dans sa relation physique aux objets avec lesquels il compose une série d’expérimentations ludiques. Le mouvement s’exécute selon les lois de la gravité et de l’interdépendance des corps reliés entre eux. Le performeur se fait plasticien, maniant la technique de la construction et de la déconstruction dans une fabrication artisanale. Mais la performance ne tient pas la distance quand la dramaturgie ne décolle pas de la scénographie. Et c’est toute la difficulté de ce rapport support/surface exploité dans ces propositions.

Douglas de Robbie Synge. Photo : Sara Teresa

Christos Papadopoulos avec son Elvedon s’attache lui à la forme mouvante du texte de Virginia Woolf, Les Vagues, mettant six danseurs à l’épreuve du temps, dans un rebond constant. Une progression tardive va accélérer et déplacer les corps dans un mouvement groupé, créant ainsi le ressac attendu. Une invitation à la contemplation, sauf que le regard ne se projette pas au-delà du plateau, qu’il manque la ligne d’horizon, pris lui aussi de sautillements. On tourne très vite en rond, comme prisonniers de la forme, ou de ces objets, ou encore de la boîte animée par Marlene Monteiro Freitas et Andreas Merk dans Jaguar. Ceux-là sont les deux pinceaux d’un même tableau sur lequel ils peignent et repeignent, et repeignent encore, influencés par un courant de « cadavre exquis » et de décomposition. Cette référence au surréalisme vient dans le même temps se frotter à une forte luminosité artificielle qui produit un espace futuriste, par dessus lequel le son, fortement présent, coupe un peu plus les acteurs de la salle. À divers moments de la pièce pourtant, leur figure de clown jaillit, précisément là où le tragique côtoie le comique et où la force poétique brille de tout son éclat. Mais l’absolue créativité de Freitas perd en puissance au fur et à mesure que les automates se répètent dans leurs actions, que leur gestuelle se délite, rendant la longueur de certaines scènes éprouvante.

 

À l'épreuve du temps

Après le passage des Homo Furens sur un parcours d’entraînement de type commando, dirigé par Filipe Lourenço, l’espace central de la MAC de Créteil, encore chargé de testostérone, reçoit la jeune Oona Doherty, en provenance d’Irlande. Son énergie nous connecte immédiatement à elle, à son voyage intérieur, à son histoire, à son mouvement. L’immersion n’aura duré que 8 minutes mais elles auront sans doute été les plus intenses de tout ce festival. Oona imbrique dans sa chorégraphie deux variables, deux états de corps qui dialoguent dans une parfaite combinaison de postures flottantes, oscillant entre tension et relâché, dureté et douceur. Son corps, son visage, son regard oscillent entre une attitude de rebelle et une figure d’ange. Hard to be soft (Dur d’être doux) suspend le spectateur dans cet entre-deux, entre ciel et terre, dans un son mixte de captations urbaines et de chants divins. Doherty offre ici la première partie de sa création en cours, Lazarus and the Birds of Paradise, comme une belle promesse.

Le tour de chauffe des plateaux s’achève, sans surprise, mais non sans une certaine ironie, en boîte de nuit… Dans une ambiance clubbing, nous nous retrouvons contraints de contempler trois gaillards sans grande ambition, bougeant leur body sur le dance floor, le menton bas, 45 minutes durant. Après une longue introduction assurée par le ballet des spots lights, les danseurs de Higher de Michele Rizzo, piétinent la piste de danse dans un déplacement circulatoire, au son de la composition électronique de Lorenzo Senni. Comme une soirée qui a à peine commencé et qui a déjà le goût de l’interminable, le temps s’égraine lentement au fil de la construction progressive d’une phrase chorégraphique répétitive, enchaînement de petits pas sautés qui s’accélèrent. À défaut d’être ébloui par la prestation, on se laisse gagner par la cadence, attendant l’invitation à rejoindre la piste, qui ne viendra jamais. Alors quand enfin la musique se tait et que le noir se fait, un grand ouf de soulagement se partage dans la salle après cette épreuve vécue collectivement.

 

Higher de Michel Rizzo. Photo : Alwin Poiana

L’art de la performance – mélange d’expressions libres, protéiformes et énigmatiques qui a su renouveler les comportements – peut-il survivre aux murs des institutions ? Peut-on encore vraiment croire en une ambition populaire quand à peine une proposition choisie sur dix ici se révèle à la hauteur de l’enjeu ?

  

Les Plateaux se sont déroulés du 29 septembre au 1er octobre à la Briqueterie, CDC Val-de-Marne, et à la Maison des Arts, Créteil.