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Critiques cinéma

Dinard 2017

La 28e édition du festival du film britannique de Dinard appréhende le Commonwealth à travers un prisme social, que ce soit à la Cour d’une reine Victoria en fin de règne, dans les prisons thaïlandaises ou encore dans les exploitations agricoles anglaises et tanzaniennes. Entre autres détours. 

Par Nicolas Villodre publié le 4 oct. 2017

Extravagance et divagation

Hors compétition, Dinard a présenté Victoria and Abdul (Confident royal) de Stephen Frears, qui sort cette semaine en salle. Le film conte la tocade d’une monarque vieillissante, guindée, revenue de tout, pour un Indien de basse extraction, mahométan qui plus est, déniché par le protocole au fin fond de l’Empire britannique, chargé de lui délivrer un cadeau pour son jubilé d’or. Cette histoire (vraie, nous assure-t-on) de jeune homme qui distrait une femme éminente nettement plus âgée, s’incruste, devient son premier courtisan et tire profit de sa situation au grand dam de l’entourage de la dame, est calquée sur le scénario de l’affaire Bettencourt – à moins que ce ne soit l’inverse. Une autre bonne surprise a été le chef d’œuvre d’humour noir, comique et terrifiant à la fois, La Mort de Staline, d’Armando Iannucci, tiré d’une bande-dessinée éponyme de Thierry Robin et Fabien Nury. Cette superproduction au casting international incluant l’éblouissante Olga Kurylenko célèbre à sa façon le Centenaire de la Révolution d’Octobre. 

La barre étant haut placée, tout ne pouvait être d’un tel niveau. England Is Mine (Steven before Morrissey) de Mark Gill, par exemple. Le sujet est a priori « en or », susceptible de combiner sexe, drogue et rock’n roll, puisque consacré aux jeunes années du chanteur du groupe mancunien The Smiths – période durant laquelle celui-ci ne cesse d’écrire des lettres de lecteur au New Musical Express, des poèmes, des textes de chansons et d’écouter en boucle les chanteuses pop et soul des années 1960. Or, récit qu’en fait Mark Gill ressasse des masses et finit par s’embourber littéralement dans les eaux troubles – « Muddy Waters » étant aussi une référence, pour ce qui est du blues –, sans produire le moindre effort de reconstitution d’une époque riche en événements artistiques et scéniques avec l’apparition du mouvement punk outre-Manche. Daphne de Peter Mackie Burns n’arrive pas à captiver, malgré le jeu « sensible » de l’éthérée Emily Beecham. L’errance dans la ville (ce que la présidente du jury a pris pour un « scénario ») reste du déjà-vu, du maintes fois représenté – cf. Anna Karina chez Godard ou Nastassja Kinski chez Wenders.

 

Muay-thaï et noble art

Par contraste, face à la chiche matière offerte par ces films, A Prayer Before Dawn (Une prière avant l'aube) de Jean-Stéphane Sauvaire, déjà diffusé à Cannes dans le cadre des séances de minuit, donne la sensation d’être presque trop signifiant, bruyant, voyant. Trop riche. Trop trop. Deux sujets s’y enchaînent et se suivent tout en se distinguant en deux épisodes de série B : l’un portant sur la vie quotidienne dans les prisons thaïlandaises, l’autre sur la pratique des arts martiaux en milieu carcéral – une façon comme une autre d’occuper son temps, un moyen d’affirmation, voire de survie. Au lieu de recourir au genre documentaire, les auteurs ont préféré illustrer le livre à succès de Billy Moore, le protagoniste de l’opus joué par Joe Cole. On pensera et dira ce qu’on voudra mais le muay-thaï, une des boxes « pieds-poings » pas si éloignée que cela de la savate française, comme, du reste, le film décrivant cette discipline en long, en large et en travers, ne manque pas de punch.

De la boxe thaï, où tous les coups ne sont pas permis, malgré les apparences, on passe au « noble art », pugilat antique codifié – comme quasiment tous les sports – par les Anglais au XIXe siècle. Jawbone de Thomas Napper décrit avec brio l’univers de l’Union Street Boxing Club londonien. L’anti-héros de ce drame de la solitude et de la rédemption, incarné par Johnny Harris – un comédien rompu à cette discipline sportive – évite la clochardisation en se réfugiant dans la salle sous les arches d’une voie ferrée, du côté de Southbank. Il cherche à se refaire une santé. À se refaire tout court. Le combat le plus ardu étant celui qu’il doit livrer contre l’alcool. Le patron et l’entraîneur, des personnages bourrus et paternes, ainsi que l’organisateur de combats clandestins sont admirablement campés par Ray Winstone, Michael Smiley et Ian McShane.

 

 Ouvriers et paysans

Même si, comme d’habitude, l’Afrique y est montrée sous l’aspect de terre de souffrance, le docu-fiction Pili, tourné par Leanne Welham en Tanzanie, propose le portrait synthétique (profilé à partir de près d’une centaine de cas étudiés) d’une jeune mère abandonnée par son conjoint ayant appris la séropositivité de sa partenaire. Pili, pour survivre et faire vivre ses deux enfants, travaille comme journalière aux côtés d’une demi-douzaine d’ouvrières agricoles, tout en étant décidée à faire ce qu’il faut pour se sortir de la mouise. Entièrement interprété par des non-professionnels, le film est passionnant car rigoureusement construit. L’héroïne est amenée à emprunter à un comité de femmes responsables d’une tontine le montant dont elle a besoin pour acquérir le pas de porte d’un kiosque en ville. Ce qui lui permettra d’obtenir un statut social. Le suspense, hitchcockien, cela va de soi, est alors à son comble. Le film a valu à la réalisatrice une mention spéciale du jury. 

L’agriculture est également présente dans The Levelling de Hope Dickson Leach, une tragédie familiale fondée sur la détresse des éleveurs de bovins dans le Somerset. Ainsi que dans le remarquable God's Own Country (Seule la terre) de Francis Lee, avec Josh O'Connor et Alec Secareanu, qui a remporté le Hitchcock d’or. Lee analyse précisément les causes du déclin de la petite exploitation agricole en Europe. Il s’autorise à y intégrer, audacieusement et finement, une bluette sentimentale entre un jeune Anglais désemparé par l’avenir de son élevage ovin et un saisonnier mélancolique ayant déjà vécu la fin de ce mode de production dans sa terre natale, la Roumanie. Un “pays mort”, selon lui.

  

> Le festival du film britannique de Dinard a eu lieu du 27 septembre au 1er octobre.