<i>The Thrill is gone</i> de Théo Mercier The Thrill is gone de Théo Mercier © D. R.
Critiques arts visuels Performance

Deux fois actoral

Théo Mercier / Pieter Ampe / Benjamin Verdonck

Brève traversée en deux lieux et deux actes du 16e festival actoral à son second week-end. Deux moments particuliers parmi les 67 proposés en trois semaines. Ou comment interroger la question du titre et ses conséquences.

Par Jean-Louis Perrier publié le 13 oct. 2016

Sur la façade du MAC (musée d’art contemporain de Marseille), de part et d’autre des platanes centenaires qui dissimulent l’entrée, Théo Mercier (1) a suspendu deux vastes calicots blancs peints de lettres noires. A main gauche (à jardin si l’on considère qu’on se trouve là devant l’espace mental théâtral disséminé dans toute la ville par actoral) : « NE ME QUITTE PAS » ; à cour (sur la page impaire si l’on veut ouvrir l’espace mental livresque animé en tout lieu par actoral) : « I WILL SURVIVE ». Déjà, les conjectures affluent. Que signifie ce passage du français à l’anglais ? Les deux phrases, prière (injonction ou effondrement ?) et proclamation (désabusée ou revancharde ?), s’adressent-elles à la même personne ou à la même entité ? Est-ce à la bien-aimée, à l’inspiration ou au spectateur (pour peu qu’il veuille bien entrer à gauche et sortir à droite) que s’adressent les propos ? Est-ce écrit pour être compris ?

À l’intérieur, une troisième inscription : « THE THRILL IS GONE », dans la même typographie, précède l’entrée en matière. Pour être le titre de l’exposition, elle n’en semble pas moins venir se placer entre les deux précédentes, formant une ébauche de phrase à trois temps, ouvrant-fermant l’expo-graphie (la bio-graphie ?) de l’auteur. Plaise ou non aux fans de B.B. King et à son ex petite chérie (« I’m free now baby »), le frisson perdu est-il celui de la création, de la fabrication, de la fréquentation ou de la contemplation ? À moins qu’il ne renvoie aux autres pratiques mises en œuvre par Théo Mercier, « parrain » de cette 16e édition d’actoral, premier du nom à s’inscrire d’abord dans les arts plastiques, avant d’investir le plancher performatif au MAC ou à la Belle de mai, où il présente ces vendredi 14 et samedi 15 sous la co-signature de François Chaignaud le déjà très célébré Radio Vinci Park.

Photo : D.R. 

The Thrill is Gone n’est pas libre de frisson pour tous. L’exposition fait plus volontiers appel à l’intelligence qu’aux sens, dans une savante organisation du territoire. Passons sur les collections (classeurs de CD, masques de rugby américain, pierres d’aquarium) qui redéploient le geste duchampien intégrant un système affiché, encadré, à de fortes doses de design. La mise en scène est de première élégance, se refermant sur elle-même comme les grandes photos capturant l’antique, pastichant luxueusement les musées à l’ancienne. En ces parages apaisés, la perturbation vient de minces édifices miraculeusement ajustés, qui associent jarres sauvées des eaux, masques nègres et objets divers aux points de conduite de Théo Mercier. Leur puissance ascensionnelle, là aussi système et grâce, ne manque pas d’évoquer de brancusiennes colonnes.

Chaque objet intégré aux colonnes ou posé près d’elles au sol est aussi déposition. Il accuse doucement. Il invite à être mentalement pris à part avant de le replacer exactement là où il était. Chacun nous dira le peu qu’il sait de lui-même et de ceux qui l’accompagnent. C’est sur les traces perdues de leurs migrations qu’opère Théo Mercier. Il ne cherche pas à restaurer, mais à donner une nouvelle identité suffisamment pressante pour s’imposer en maintenant l’ensemble. En apportant cohésion au composite. Il délivre des totems des temps présents, des sculptures métis fortes d’histoires mêlées sous la contrainte, des reflets d’hommes dressés à aspirer l’observateur vers le haut. Les colonnes de Théo Mercier ne s’immobilisent que le temps d’un regard. Elles dansent leurs propres composantes, font jouer leurs articulations et leurs membres, laissent de lointaines civilisations s’ajuster sous nos yeux, en pansant les blessures d’une humanité éclatée qui recouvre là son unité.

 

Ne pas parler pour pouvoir dire

Au centre-ville, le théâtre du Gymnase donne We don’t Speak to Be Understood, de Pieter Ampe & Benjamin Verdonck (Temps fort belge). La phrase (« Nous ne parlons pas pour être compris », en français traduit du flamand) est-elle un constat tiré d’un manuel généraliste de philosophie sur lequel les auteurs ont souffert au bac ? A-t-elle donné son élan à leur carrière dans la danse ou le théâtre d’objets ? Une conclusion possible serait qu’il y a eu erreur de manipulation et que la phrase aurait dû être placée à la sortie du théâtre et non à son entrée (le titre serait au dos de couverture à la façon d’un manga, ce qui permet de suggérer un Temps fort japonais l’an prochain pour le 17e festival actoral). Révélée aux spectateurs à la sortie, ils pourraient alors renvoyer à Pieter & Benjamin venus cueillir leurs applaudissements : « Ecrit-on pour comprendre qu’on ne parle pas pour être compris ? »

Privés par eux-mêmes de l’oral, Pieter & Benjamin passent par la langue des corps et des choses. S’il l’avait su, Michel Foucault, qui a tiré de jolies réflexions sur la pipe de Magritte, aurait pu compléter un ouvrage marquant. Afin de mettre les points sur les i et pour être certains d’être compris, les duettistes ne pipent mot durant leur spectacle. Objectif : non pas parler pour ne rien dire, mais ne pas parler pour dire. Ils ne cèdent à la parole que des onomatopées, des gargouillis, des râles, transférant l’essentiel de la monstration vers des corps en déséquilibre constant, capables de se désarticuler à l’extrême tout en accrochant l’autre, à la manière de ces burlesques du muet (nous y revoilà) qui fondent leur espoir sur le couple comme assurance de renouveler sans cesse l’art de ne jamais se tuer totalement.

Photo : Phile Deprez

Leur armement consiste en objets domestiques eux aussi fortement malmenés, à l’exception notable d’une platine vinyle, sur laquelle Benjamin place d’emblée un 33 tours 1/3 avec l’onction du pâtissier glissant une tarte au four. Les fruits proviennent des Quatre saisons, d’Antonio Vivaldi. Un enchantement inexorable, où chaque nouvelle génération trouve cependant des beautés ici dispensées en version intégrale. Loin des suggestions transcendantales, Pieter & Benjamin en déplacent l’écoute du terrain de la nature à celui de la culture (Foucault, toujours). C’est alors que le chant de la brosse à dents sur les gencives se révèle plus puissant que celui de la mésange au printemps et le glou glou de la bouteille passant de gorge en gorge plus vif que le torrent bondissant en automne.

Nous aurions déjà bien rigolé si Benjamin ne glissait au final un méchant 45 tours sur la platine, révélant l’émergence récente d’une cinquième saison. Celle de l’emballement climatique, des tsunamis et des tremblements de terre, des ouragans et typhons aux noms de prénoms qui viennent de ravager à nouveau la pauvre Haïti. Et justement, cette cinquième saison est passée par Haïti déjà, sur laquelle le chœur de la bienfaisance mondialisée pousse sa plainte (« We are the world… »). Un souffle sur la plaie qui anime a contrario de puissants ventilos et pousse inexorablement Pieter & Benjamin plus que jamais en guerre vers une sortie où ils ne manqueront pas d’être compris.

Actoral ne nous laisse en effet d’autre choix que de comprendre tout cela. Relier d’un même mouvement les masques nègres de Théo Mercier ou ses statues antiques, aux quatre-cinq saisons de Vivaldi-we are the world. Tous victimes de la même industrieuse obsession manipulatrice des publicitaires, des trafics d’antiquaires véreux, des coups de pelles de fouisseurs de niches, des piétinements de touristes insouciants, des brasseurs d’efficacité vide ou des massacreurs en synthé. La saison des pillages, elle aussi, reste une et indivisible et les œuvres contemporaines ne peuvent rien de plus que s’élever, nous élever, le temps d’un instant, au-dessus des restes.

 

1. Lire « Théo Mercier, des salons au sous-sol »  dans le n°83 de Mouvement, mai-juin 2016

 

> actoral, du 27 septembre au 15 octobre à Marseille