The Guerrilla Girls, <i>Do Women Have To Be Naked To Get Into The Met Museum</i>, 2012 The Guerrilla Girls, Do Women Have To Be Naked To Get Into The Met Museum, 2012 © D.R.
Critiques arts visuels politique

Détournements de faciès

Guerrilla Girls / La Barbe

Quand le collectif d'artistes The Guerrilla Girls rencontre le groupe d'action féministe La Barbe, inutile de tergiverser, l’art est éminemment politique. Une exposition en diptyque et chiffres à l’appui, ils rappellent la place si vertigineusement dérisoire des femmes dans le monde occidental. 

Par Chrystelle Desbordes publié le 25 oct. 2016

Nous sommes en 2016... Précisément 31 ans après la formation des Guerrilla Girls à New York devenues, depuis, icônes du féminisme en art. Pour chacune de leurs interventions publiques, ses membres (dont les fondatrices « Kathe Kollwitz » et « Frida Kahlo ») arborent, telles des super-héroïnes, un faciès de gorille – magnifique contre-icône au mythe de « l'éternel féminin » ! La Grande Odalisque d'Ingres en est elle-même flanquée dans l'une de leurs célèbres affiches datée de 1989. Se détachant sur un fond jaune criard, la gueule attachée au nu hypervertébré fait face à une question : « Les femmes doivent-elles être nues pour entrer au Met. Museum ? » ; question non moins urgente que sensée puisqu'elle partait de l'observation que « 5 % des œuvres du Metropolitan de New-York sont signées par des femmes, tandis que 85 % des nus sont féminins » ...

Où en est-on aujourd'hui ? À lire les messages concis et incisifs, inscrits sur les posters, banderoles et autres tracts créés par le groupe depuis sa naissance, force est de constater que l'on n'a pas trop avancé en trois décennies, ne serait-ce qu'en terme de visibilité des femmes artistes dans les collections institutionnelles (alors que le nombre d'étudiantes diplômées des écoles d'art apparaît inversement proportionnel). Aussi les œuvres présentées sont-elles accrochées sans souci chronologique : les slogans se ressemblent, l'Histoire continue ! Et si le médium est bel et bien le message, comme l'a écrit Marshall Mc Luhan, toutes ces propositions militantes se relient entre elles par une esthétique spécifique, issue des codes de la publicité de type « hard selling », outrancière et « first degree », bref, des lois du marketing fabriquées par et pour les hommes blancs depuis les 30 Glorieuses, et dont l'hégémonie, on le sait tristement, n'a cessé de croître.

The Guerrilla Girls, The Birth Of Feminism, 2001. Photo : D.R.

Rattraper et détourner les armes qui menacent non seulement les femmes mais aussi les personnes de couleur dans les arts, pour éveiller les consciences et faire bouger les lignes, telle est la posture de combat des Guerilla Girls. Ainsi s'affirment-elles  « intellectuellement agressives » dans le but, éminemment politique, de laisser à ces exclues la place qui leur revient de droit, plus encore au sein d'une société donneuse de leçons d'égalité et de démocratie.

Position d'autant plus légitime que cette conséquente sous-représentativité des femmes artistes ne trouve plus de justification dans le fait que la femme a plutôt sa place derrière les fourneaux  – quoique... ? (1) Lutte impérieuse tant il est vrai encore que, chaque jour, les réseaux sociaux déversent massivement des propos d'une extrême violence misogyne et raciste ; et les « Bad Girls » de noter qu'« Internet est à 84,5 % masculin et à 82,3 % blanc. Jusqu'à maintenant. », puis de préciser, sous la tête d'un masque simiesque : « Guerrilla Girls a envahi la toile. Rejoignez-nous. » Et c'est toujours avec un humour un brin grinçant qu'elles énoncent « Les avantages d'être une femme artiste » comme celui de « ne pas avoir à travailler sous la pression du succès » – pamphlet de 1988 (édité et traduit pour l'occasion en français) qui n'a pas pris une ride !

 

Côté français de l’exposition, diverses traces d'actions et textes de La Barbe (né en 2008), groupe composé de femmes exerçant dans de nombreuses professions (dont celle d'artiste), tissent, à partir du bon vieux continent patriarcal, de véritables affinités politiques avec le collectif américain. Et à l'égal des Guerrilla Girls, elles s'amusent du camouflage genré, se parant pour leur part d'une barbe à chaque action, livrent des chiffres discriminatoires, détournent les outils de propagande de la domination masculine ; en témoigne, par exemple, ce timbre à l'effigie de Marianne portant une barbe flottant au vent !

La Barbe, Marianne Barbue. Photo : D.R.

À parcourir, enfin, la très belle publication des Guerrilla Girls produite par la galerie mfc – michèle didier – The Hysterical Herstory of Hysteria And How It Was Cured – From Ancient Times Until Now  – laquelle revient sur des pratiques masculines violant, depuis l'Antiquité, l'intimité féminine –, l'on ressort étrangement heureuse de ce parcours... Heureuse non, bien entendu, d'avoir une fois de plus pu mesurer l'étendue des dégâts et les terribles abus de pouvoir des phallocrates, mais que des femmes continuent à les combattre sans relâche, avec intelligence, humour et générosité.

À n'en pas douter, chaque individu libre – homme ou femme – pourrait reprendre à son compte, avec la même ironie, l'un de leurs fameux slogans : « Je ne suis pas féministe mais si je l'étais, c'est ce dont je me plaindrais »...

 

 

1. Jean-Marc Bustamante, artiste et aujourd'hui directeur de l'École des Beaux-arts de Paris, confie lors d'un entretien en 2005 : « L'homme a besoin de conquérir de nouveaux territoires, la femme trouve son territoire et elle y reste... Les femmes cherchent un homme, un homme veut toutes les femmes. La femme, dès qu'elle a trouvé son territoire, elle y reste. », cité par Marie Darrieussecq, « Les femmes ça crée aussi », Libération, le 4 octobre 2006.

 

The Guerrilla Girls et La Barbe, jusqu’au 12 novembre à la galerie mfc – michèle didier, Paris.

The Guerrilla Girls, Not Ready to Make Nice, du 10 novembre au 19 frévrier au Frac, Metz. (Rétrospective du travail du Collectif orchestrée par le commissaire Xabier Arakistain).