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<i>Opium</i> de La Zampa, Opium de La Zampa, © Sandy Korzekwa.
Critiques Performance

Désert d'Opium

Quatre prêtresses glissent en slow motion autour d'une table comme un autel. Opium est la dernière création du collectif la Zampa et sa substance se dissout dans nos corps de spectateurs comme une dose de soma, une drogue, qui nous rend plus lucide. 

Par Aurore Saint Bris publié le 25 août 2017

« Le désert est le monde dans les conditions duquel nous nous mouvons. Le danger consiste en ce que nous devenons de véritables habitants du désert et que nous nous sentions bien chez lui. » Un préambule comme un coup de semonce, tiré de l’essai Qu’est-ce que la politique? de Hannah Arendt. Une prophétie pour nous mettre en garde : il ne faudrait pas que l’on commence à se sentir bien dans ce désert, que l’on renonce à nos rêves, à nos projets collectifs. Alors, on va vivre, recréer des oasis. Et la danse, par son seul mouvement, est le meilleur acte politique. C’est un agir ensemble. Opium raconte la trajectoire désespérée, tendre et sans âges, d’un peuple qui résiste à l'inquiétant et étrange desert-monde.

L'écriture du collectif la Zampa à l’impertinence des cabarets de l’entre-deux-guerres, une liberté à la Anita Berber, un engagement politique de femmes qui se dégage avec force dans les références à Hannah Arendt ou Nina Simone. Mais un cabaret contemporain, disco, qui emprunte au film Saturday Night Fever son souffle vital et dangereux. Opium est cet ultime instinct de fête. Une fête du dernier jour où la musique accompagne chacun des cheminements, chacune des tentatives de déplacement, des mouvements aller-retour qui constituent les mondes traversées et ressuscitées. Opium se danse sur une musique de film, une longue exploration musicale jouée sur scène par Marc Sens, Manusound et Benjamin Chaval. Tous ont en commun un goût pour la transformation, un rapport savant à la matière sonore. Opium a quelque chose de la fiction sonore. C’est un documentaire musical pour caravansérail contemporain.

Cette pièce aurait pu être un documentaire. Le projet est né de l'observation d'un territoire, celui de Nîmes. Son centre-ville, les banlieues qui le bordent. C’est une réflexion fondamentalement géographique, nourrie par des récits, des interviews, des photos : autant de traces visuelles et sonores qui font la sève du projet. En écrivant Opium, les chorégraphes Magali Milian et Romuald Luydlin s'allient avec le journaliste Julien Cernobori de France Inter pour chorégraphier les témoignages oraux. On ne projette rien aux murs. On incarne. On met en scène l’interview. On fait la moue, on prend la pause dans ce ton burlesque qui crée de la distance et nous éloigne de la mort : « Je suis Elena, heu, 29 ans, je suis venue en France parce que j'ai des problèmes chez moi, je suis avocat. Chez nous j'avais peur de ma liberté, de tout ça. J'habite en centre ville, je me réveille, je m'occupe de ma fille, je fais le ménage. C'est ça ma vie normale. »

Un documentaire sur l'idée de puissance. Le passé militaire n’échappe pas non plus à l'écriture chorégraphique. Opium sublime le chant colonial de la Légion étrangère implantée à Nimes, elle en fait un chant du cygne. La pièce fait transpirer Nîmes. Le Nîmes d’avant. Nîmes la romaine où  « les soldats francais remplacent l'armée prétorienne ». Les Arènes, la tauromachie, le temple de Diane. Ville magnanime, interface entre la Mare Nostrum et les Cévennes. Désert tartare entre deux territoires mythiques. La puissance, c’est aussi celle de ces zones franches. Opium dit à visage voilé tous ces micros territoires comme des oasis, des zones de mouvements dans un passé fier et figé. En disant la vulnérabilité des espaces et des temporalités, on touche au sacré. Un sacré impromptu, celui qui surgit au milieu du trash des montées et des descentes. Un sacré-14 juillet, fervent et populaire. Vient un moment ou sur scène, les danseuses se rassemblent, se ramassent, se prennent dans les bras. La musique s'arrête. Elles se mettent à chanter a cappella. C’est le plus beau sursaut collectif, la représentation d’un peuple qui se met à prier à l'orée d'une guerre, qui murmure fébrilement un cantilène, des paroles qu’on est sur le point de comprendre et qu'on ne saisit jamais. On entend une suite de mots, une mélodie qui fait « Nous, nous, nous. » On monte sur l’autel pour mieux se faire entendre. Le « nous, nous, nous » devient plus fort, plus affirmé : c'est le peuple qui implore dans une énergie collective pure et sublime.

 

Ce soir-là, la salle de spectacle aurait aussi pu être une arène, un cabaret, une salle de classe, un casino, n'importe quel espace urbain, familier et dangereux, n'importe quel espace urbain qui nous invite à faire corps, à vivre ensemble, mais où la plupart de temps rien ne se passe parce que l’on cohabite, indifférents.

 

> Opium de La Zampa a été présenté du 6 au 26 juillet à la Manufacture dans le cadre du festival off d’Avignon