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Tordre de Rachid Ouramdane. Tordre de Rachid Ouramdane. © Photo : D. R.
Critiques Danse festival

Des détails et des chocs

Au hasard des colères météorologiques, le festival Tours d’horizon a envoyé le week-end dernier, le bouquet final de trois semaines de danse. Aux commandes, Thomas Lebrun et son équipe ont ajusté une programmation sensible, un assemblage de pièces qui hérissent, émeuvent et traversent. Parce que la puissance d’une pièce se mesure rarement à sa technicité et qu’il suffit souvent d’une image ou d’un détail pour basculer dans le beau qui fait frissonner et noue la gorge, retour sur des micro-instants du basculement du festival.

Par Emmanuelle Tonnerre publié le 18 juin 2016

Capuches, parapluies et imperméables dehors, c’est sous une pluie torrentielle que l’on a pu voir le si attendu Cri de Nacera Belaza. Deux silhouettes violettes au milieu du cloitre de la Psalette bravant le déluge sous les lumières rasantes dans une atmosphère d’apocalypse, se lancent dans leur rituel. Les pieds fixes, postées à l’avant de la scène qui traverse le jardin, elles balancent leurs bras de gauche à droite, d’un même rythme, alors qu’un chant en arabe, répétitif croit peu à peu en tessiture et résonne dans l’espace. Droits, fiers, comme abandonnés à leur cycle, les corps des danseuses gagnent peu à peu en amplitude. La tête suit maintenant complètement l’ondulation du haut du corps. Une seconde nappe de musique se superpose alors à la première, et ainsi de suite, de musique et de grandeur, jusqu’à entendre Amy Winehouse. En ondulation perpétuelle, les visages sont flous de leur mouvement. Un air d’opéra monte en intensité et voilà que l’on peut déceler une tache blanche : un sourire esquissé se confirme sur leurs visages ruisselants, signe de leur plaisir d’abandon à ce rituel hypnotique. Comme une fierté contenue de faire, une déflagration interne à la partition, une image d’extase sous contrainte qui se ressent jusque sur les pierres froides et dans nos peaux à nous, les spectateurs.

Sur le plateau aux murs arrondis, tout est blanc à l’exception de deux grandes barres bouladoux noires en forme de T renversé. On se croirait à l’intérieur d’un abat jour. Les deux danseuses de Tordre, de Rachid Ouramdane, entrent sur une musique du film Funny Girl en décrivant de grands cercles dans l’espace. La même séquence, ou quasiment, clôturera la pièce. Vêtues de noir, Lora Juodkaite et Annie Hanauer n’ont pas grand chose en commun si ce n’est la couleur du regard. La tenue de la première – petite, et cheveux tirés – ne laisse apparaître que ses mains et sa tête. La seconde, grande et blonde, reste bras nus. Finalement composé de deux soli qui parfois s’entremêlent, Tordre parle à l’endroit des émotions. C’est Lora Juodkaite qui se retrouve seule sur le plateau en premier : sa silhouette noire se meut sur elle même, comme « se tortionnant » dans une énergie égale, fluide, sans à-coup, entre le fantôme et le serpent.

Annie Hanauer prend la suite pour une partition plus aérienne, rapide, toute en ruptures et rebonds, laissant voir la prothèse de bras que l’on n’avait jusque là pas remarquée. Peu à peu la musique diminue et la danseuse se retrouve en bord de plateau, essoufflée. Elle nous fait face. Elle semble sereine, comme quelqu’un qui se trouve exactement au bon endroit au bon moment. Reprenant son souffle elle regarde le public avec cette force qui ne dit rien d’autre que sa présence. Neutre, ce corps haletant est un espace de projection immense. Soudain, elle cligne des yeux. Non par gêne, par réflexe ou par fatigue : ce geste, elle le fait pour elle-même. Elle semble avoir oublié le public, tout en le regardant fixement, avec la force tranquille d’une vague silencieuse. Elle s’allonge ensuite sur le sol, rabattant ses bras sur son buste, créant une image d’une si grande intimité qu’on se sent au cinéma, plongés dans un plan rapproché.

Le dernier instantané d’émotion se révèle un plan séquence qui monte en intensité. Lora Juodkaite revient sur scène et commence à tourner sur elle même, droite, regard porté. Elle tourne de plus en plus vite le long de l’arrondi du plateau, comme une planète dans son axe gravitationnel. Elle joue de la force centrifuge avec ses bras et emporte dans une dynamique hypnotique, jusqu’à ce que l’on ne puisse plus distinguer l’avant de l’arrière du corps. Elle n’est plus qu’un mouvement géant, infini. Elle ne s’arrête que de longues minutes plus tard, stoppée par son binôme qui l’attend sur sa trajectoire, placide, et tend les bras pour l’attraper à la taille, épousant son mouvement avec douceur.

Si bien entendu, les cinq propositions de ce week end de danse ont remué bien plus d’idées, d’envies et de forces que ces quelques détails, la nécessité d’évoquer ces petites choses furtives a été la plus forte. Parce que finalement, c’est bien un peu pour ça que l’on y retourne.

 

Tours d’horizon a eu lieu du 3 au 11 juin à Tours.