<i>Late Night</i> du Blitz Theater Group Late Night du Blitz Theater Group © Vassilis Makris.
Critiques Théâtre

Dernière danse

Blitz Theatre Group

Le collectif grec du Blitz Theatre Group faisait l’ouverture de saison du Théâtre Garonne sur un parfum de douce catastrophe, intime et politique.

Par Aïnhoa Jean-Calmettes & Jean-Roch de Logivière publié le 21 nov. 2016

C’est l’heure du dernier slow sur le plateau du Garonne. Ils sont six assis en ligne, statiques. Leurs postures passives et leurs regards absents évoquent la fin de ces soirées dont il n’y aurait plus rien à attendre. Entre les gravats qui jonchent le sol et délimitent la piste d’une dernière danse, ils attendent, silencieux. En sourdine, la musique n’a jamais cessé d’être déjà présente.

Et puis les couples se forment et se lancent. Leurs pas de valse, d’abord étrangement similaires, se différencient progressivement. Les boucles qu’ils tracent ne décrivent pas les mêmes angles dans l’espace. La plus jeune – dans sa robe pâle – a le port de tête effronté et des accents de caractère que les autres femmes semblent avoir abandonnés.

 

 

Réunis en cette fin de nuit, comme condamnés à danser parce qu’il n’y aurait plus rien à faire, les six protagonistes prennent progressivement de l’épaisseur. À mesure qu’ils viennent parler chacun leur tour – face public mais sans s’adresser à lui – ils s’individualisent. Avec ou sans micro, ce petit carré d’avant-scène à jardin, est souvent le lieu de la parole dans les créations du Blitz. Les histoires qui s’y racontent appartiennent à chacun et à tous, elles s’entremêlent pour former un récit collectif impressionniste qui ne nie jamais la singularité des destins.

 

 

Quelle catastrophe ces couples fuient-ils en dansant ainsi ? Est-elle passée ou à venir ? Mondiale ou intime ? Existentielle ou politique ? Leur euphorie teintée de nostalgie pourrait évoquer la jeunesse fataliste de Beyrouth, autant que la désillusion de celle d’Istanbul. Mais peut-être que ces gravats au sol sont seulement ceux d’une histoire d’amour parisienne qui finirait à Notre-Dame, comme celle déclamée par Ghédalia Tazartès dans sa chanson Quasimodo Tango : « Mourir, dormir, les mots m’échappent ».

Les bribes de phrases adressées par les acteurs brouillent ces différentes pistes : « Il est trop tard pour une révolution, plus personne ne croit en rien. » « Nous savions que la vie était magnifique. » Mais cela importe-t-il de savoir ? Ces options sont-elles nécessairement contradictoires ? Les numéros ratés de cirque nous mènent alors sur une troisième piste. La catastrophe est-elle autre chose que la fin des illusions ? Amoureuses, politiques, artistiques…

Dans la douceur lancinante de cette fin de soirée, un rire aussi timide que tendre surgit. Il dessine la perspective d’une consolation. Précaire, elle se prolongera pourtant bien après les saluts, bien au delà de la salle de spectacle. Tard dans la nuit.

 

Late Night du Blitz theatre group a été présentée du 5 au 11 octobre au Théâtre Garonne.