The Evening de Richard Maxwell The Evening de Richard Maxwell © p. D. R.
Critiques Théâtre Télé

Demain, c'est loin ?

Quand la fiction rencontre la télé-réalité... Avec The Evening, le New-Yorkais Richard Maxwell tétanise le Festival d'automne par un drame sans charme, à savourer en différé.

Par Agnès Dopff publié le 18 oct. 2016

Dans un mol élan, une jeune femme entre sur le plateau, où trois panneaux dessinent sans éclat l'antre d'un bar miteux. D'une voix monocorde et sans affect, la protagoniste entame le récit décousu de ce que seule la compréhension logique reconnait en drame.

Le ton – tiède, moyen, médiocre – est donné. Dans ce décor en carton pâte, où tout crie à l'asphyxiante banalité, trois protagonistes s'animent, se débattent et se déchirent, doucement englués dans des passions sans vie. Sous une lumière blanche, aveuglante sans rien éclairer, ces trois pauvres âmes offrent une heure durant le spectacle bien triste d'existences évidées, que ni les cris, ni les coups physiques ou affectifs, ni même les tirs ne parviendront à régénérer.

En morne écrin de ce trio fané, des tenues bas-de-gamme connues de tous pour occuper partout les devantures des grandes multinationales, et que rehausse piteusement un mobilier rudimentaire, minable représentant du rêve américain. Face à cette palette de gris sans nuance ni volume, difficile de ne pas céder, avec les personnages, au renoncement total. Aucune fenêtre ne vient percer les murs aux couleurs passées, aucune passion ne semble assez forte – ou seulement assez vraie – pour maintenir sur pieds. Aucune parole encore, aussi pathétique soit-elle, ne sort le sportif, son entraîneur et la serveuse de leur torpeur.

The Evening serait-il donc simplement le récit de trois ratés? De trois faiblards pas même fichus de trouver un peu de sens à l'existence contemporaine? Ou est-ce la seule cadence du spectacle qui nous les rend étrangers? Car enfin, frénésie exceptée, les trois protagonistes de The Evening ne prétendent à rien d'autre qu'à l'amour et la passion, l'émotion et la grandeur. Aspiration des plus fondamentales, et dont chaque publicité prouve la validité toujours renouvelée.

En plaçant l'intrigue de The Evening dans une temporalité extrêmement lente, où les actions, les répliques et les gestes se juxtaposent plutôt qu'ils ne s'enchaînent, Richard Maxwell fait éclater le résidu de rêves plastiques qui nous tient, et que seule l'agitation du quotidien nous fait oublier.

Aléas du direct : alors que The Evening pointait le malaise d'un idéal occidental en crise, un autre drame sociétal se déroulait sur le plateau de 35 heures de Baba, émission performance menée par l'animateur Cyril Hanouna. L'objet du scandale ? Un baiser imposé à une invitée, sur la poitrine qui plus est. Et les féministes attentifs de monter au créneau, les féminazifiants de s'en lasser à grands cris, et quelques autres encore – les plus lucides peut-être – de s'offusquer seulement de l'énorme mascarade que représente l'émission elle-même.

Peut-on encore faire jouer à ces pantins mous, ces figures mortes, nos intrigues viscérales ? Qu'y-a-t-il encore de vivant, de vrai et d'humain dans ces figures plastifiées qui s'agitent par spasmes débiles sensés symboliser le plein épanouissement ? Aussi déplorable soit le grand projet d'abrutissement que porte fièrement la team Hanouna, difficile au sortir de The Evening de ne pas reconnaître au moins à l'animateur le mérite d'incarner à lui seul le symbole putride d'une société sans rêve et sans projet.

Et de reconnaître à Richard Maxwell – par chance bien plus vivement – qu'il nous livre avec The Evening une puissante invitation à sortir de la paralysie morale, à refonder les utopies, et à chercher avec plus d'urgence encore à faire entrer la lumière, quitte à creuser quelques ouvertures.

 

The Evening de Richard Maxwell, a été présenté du 12 au 19 octobre au théâtre Nanterre-Amandiers (Festival d'automne à Paris)