<i>Le Quatrième mur</i> de Julien Bouffier Le Quatrième mur de Julien Bouffier © p. Hicham Gardaf
Critiques Théâtre

De Thèbes à Beyrouth

Dans son adaptation théâtrale du roman Le Quatrième mur de Sorj Chalandon, Julien Bouffier questionne, dans un Beyrouth en guerre juste avant les massacres de Sabra et Chatila, le pouvoir de la création face à l’horreur.

Par Sophie Puig publié le 17 mars 2017

« Le pays de ce livre n’est pas le Liban c’est la guerre » résume Sorj Chalandon, l’auteur de Quatrième mur, prix Goncourt des lycéens 2013. Si le roman traite du conflit qui a déchiré le Liban (1975-1990), il est avant tout une réflexion sur ce que la guerre fait aux individus, ceux qui la subissent ou ceux qui la font. L’adaptation théâtrale de Julien Bouffier qui empreinte largement au cinéma, juxtapose avec beaucoup de subtilité les réalités et les perceptions.

Dans le récit de Sorj Chalandon, Sam est mourant et confie à son ami Georges une mission singulière : poursuivre coûte que coûte sa mise en scène d’Antigone de Anouilh. Son projet : associer des comédiens de toutes confessions pour réunir sur scène l’ensemble des parties impliquées dans le conflit libanais. Ainsi, Antigone sera Palestinienne, Créon druze, ainsi de suite, rassemblant, juifs, maronites, chiites, et catholiques. Il est prévu que la pièce soit montée dans un lieu symbolique, un cinéma désaffecté situé à cheval sur les deux côtés de la ligne verte. Cette frontière séparait, pendant la guerre civile, les quartiers musulmans et chrétiens de Beyrouth.

Un projet noble et fou que Julien Bouffier choisit de confier non pas à Georges mais à un personnage féminin : une étudiante en histoire, militante pro palestinienne (interprétée par Vanessa Liautey). C’est elle que nous suivrons tout au long de ce spectacle qui prendra la forme d’un voyage initiatique. Facettes, histoires et réticences de chaque comédien (« jouer un rôle c’est mentir » à dieu), visites de lieux, pourparlers avec les autorités, la jeune femme se confrontera progressivement aux nœuds du conflit, et chemin faisant, en rencontrera toutes les brutalités. Une pièce qui questionne la place et le rôle du théâtre en temps de guerre. Cette problématique anime le travail de Julien Bouffier, qui s’est rendu au Liban pour s’imprégner et pour monter la pièce avec des comédiens libanais, gardiens d’une mémoire des faits « traversés dans leur mémoire par la guerre civile ».

Sur scène, un écran transparent représentant le quatrième mur – ce mur imaginaire qui sépare communément comédiens et spectateurs – est déroulé sur le devant de la scène. Les images qui y sont projetées montrent le Liban d’aujourd’hui, son âme et ses cicatrices. Par-delà ce quatrième mur, la pièce se joue, en surimpression. Un deuxième écran situé derrière le premier installe un troisième niveau de lecture. Celui-ci nous emmène à Beyrouth, au moment de la création de la pièce. Un montage scénique particulièrement réussi, qui progressivement nous rapproche de la guerre, nous amène à la saisir dans toute sa violence et dans toute son irrévocabilité.

Soudain, le quatrième mur tombe. On nous raconte alors, directement, et dans une tirade déchirante, le massacre de Sabra et Chatila. Un moment final qui convoque dans la salle un lourd silence, qui appelle la mémoire, et qui incite à dresser, et vite, des ponts entre les uns et les autres. La mise en matérialité de ce quatrième mur amène une subtile réflexion autour des liens entre fiction, narration et réalité. Les images projetées brouillent les pistes : esthétiques, esthétisées, elles font cinéma du réel. Elles agissent comme support de conscientisation : comment appréhender l’horreur ?

 

> Le Quatrième mur de Julien Bouffier a eu lieu du 1er au 4 mars au Tarmac, Paris (Traversées du monde arabe). Les 29 et 30 mars à la scène nationale de Saint-Quentin-en-Yvelines