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<i>Bacchantes – Prélude pour une purge</i> de Marlene Monteiro Freitas, Bacchantes – Prélude pour une purge de Marlene Monteiro Freitas, © Filipe Ferreira.

Dada réinventé

La nouvelle création de Marlene Monteiro Freitas a déchaîné l'enthousiasme au festival Montpellier danse. 

Par Gérard Mayen publié le 16 juil. 2017

Soixante minutes. C'est entendu. C’est tout pesé. Soixante minutes est la durée convenable pour l'expression des recherches humaines, délires et passions, spéculations intellectuelles, questionnements et articulations des formes, qui s’animent dans une pièce de danse sur scène. Bien peu s’en étonnent. Bien peu le questionnent. Les soixante minutes de durée normative d'un spectacle chorégraphique ne semblent semer aucun doute.

Mais qu’une pièce ose transgresser cette convention, déborder allègrement vers les deux heures et plus, alors on vous dit pas. Les commentaires abondent, s'affichent sans complexe, pour s'inquiéter qu’elle est « trop longue ». À quelle aune ? Selon quels critères ? En fonction de quelle nécessité expressive ? On ne le saura pas. Bacchantes – Prélude pour une purge serait trop longue. Et ceci ne se discuterait pas.

Alors discutons-le. La longueur, un brin exceptionnelle, de la nouvelle création de Marlene Monteiro Freitas, étrennée au cours de la dernière édition du festival Montpellier danse, constituerait peut-être, tout au contraire, la première de ses remarquables qualités. En quoi cela ? En ce qu'elle permet de déplier patiemment dans tous les sens, à toutes les échelles d'un univers onirique, une qualité physique qui avait pu nous paraître jusque là assez arrêtée dans l'écriture de la chorégraphe cap-verdienne.

 

Chorégraphie de grimaces

Dans Jaguar, dans De marfim e carne, précédentes pièces de Marlene Freitas, se déchaînait déjà une énergie de la contracture, de la scansion mécanique, du martèlement des pas et du hoquet des colonnes vertébrales, rappelant aussi bien l'époque du cinéma muet que l’univers des automates de foire, un rien fantastique, processionnaire, carnavalesque. Également une exacerbation des mimiques, une chorégraphie de grimaces, un affûtage des regards, des louchés, rehaussés de coiffures gominées sculpturales, et maquillages soulignant des béances de lèvres plantureuses.

Rien de tout cela n'indifférait, empruntant à un riche imaginaire culturel, multipliant les références cinématographiques, picturales, festives et anthropologiques. Certes, mais dans les deux pièces précédemment mentionnées, il nous semblait que cette verve sur-expressionniste tendait à se refermer sur ses propres principes, très compactée, proche de l'étouffement par un système.

C'est cela qui se desserre à présent dans Bacchantes, au prix d’un art de la divagation, du tête-à-queue, de la relance et de la suspension. Certes cela va taquiner les nerfs. On le ressent par exemple quand une série de pastiches musicaux se succèdent, activant des réminiscences de grands airs connus de tous, mais abandonnés après quelques mesures à peine. Puis dans cette série vient le Boléro de Ravel. Une minute. Puis deux, puis trois. Lui semblerait ne pas devoir être abandonné.

p. Filipe Ferreira

Au bout de cinq, six minutes, c'est entendu. Va donc pour le Boléro in extenso. Cela après déjà une heure trois quart de spectacle. Qui l’interdirait ? C'est une ivresse. La poire pour la soif. Une outrance de forme. Comment s'empêcher de repenser à la version martiale et viriliste de Béjart ? Or dans Bacchantes on est à l’opposé. Tout paraît dérisoire, aberrant, extravagant, dans l'exécution de cet immense morceau. Jusqu'à épuisement. On est là au royaume de l'impur. On tient bien le sens de Bacchantes, qui trouble et s'autorise.

 

Ivresse de libertés

Une autre situation, follement énigmatique, nous aura profondément marqué dans cette pièce, précédemment. Alors qu'elle est globalement menée toutes trompettes sonnantes, par cinq musiciens s'époumonant, un long calme se creuse un moment au cœur de la pièce, pour une projection d'images sur écrans. Un film au grain opaque montre intégralement, sans le moindre voile, un accouchement. La mère est asiatique. Elle est seule dans l'épreuve, privée de tout soutien, au point que le nouveau-né barbotera longtemps rattaché par son cordon ombilical.

Elle est seule mais étrangement un micro lui est tendu, par une personne restée hors-champ, qui capte les gémissements, mais semble-t-il également l'auto-récit, que produit cette femme. Le sens de cette scène extraordinaire, ses sources, ses justifications ? On n'en saura strictement rien. Est-elle plutôt heureuse ? Tragique ? Saturées de promesses ? Cernée de détresse ? Mais elle nous refait une origine du monde, en même temps qu'on a pu songer aussi aux funérailles extravagantes d'Entr'acte, le film de René Clair plastronnant dans le ballet Relâche, au comble de Dada.  

Voilà le type de béance qu’autorise la durée capricieuse des Bacchantes. Musiciens compris, pas moins de treize interprètes se déploient dans l'extension cinémascopique d'une scène agencée en divers plateaux sur divers niveaux, quand encore ils ne s'égayent pas parmi les spectateurs. Un chaos chic de lutrins repliés, dépliés, crée un décor hérissé, pourvoyeur d'antennes, d'armes, de cannes, de barres, tout à l'envi et tour à tour.

Une imagination inépuisable voue les corps essorés à un entrechoc de scènes incongrues, aux tournants imprévus, et échappées insoupçonnées. C’est un monde ensorcelé par une ivresse de libertés, possédé par un déchaînement de l’inconscient, excité par une insolence moqueuse, et pétri d'absurde. Tout semble permis à ces pantins de l’extravagance, qui remontent patiemment les rouages d'une horlogerie de la démesure fantasque.

Toute une vision du monde s’y orchestre, que portent des corps essorés, hystériques. Avec salut triomphal pour conclure.

                                                                                        

> Bacchantes – Prélude pour une purge de Marlene Monteiro Freitas a été présenté les 29 et 30 juin à l’Opéra-Comédie de Montpellier dans le cadre du festival Montpellier danse