<i>Sunny</i> d'Emmanuel Gat, Suny d'Emmanuel Gat, © Emmanuel Gat.

Contrastes électroniques

Christian Rizzo / Emanuel Gat

Christian Rizzo en creuse la ligne sombre. Emmanuel Gat en électrise le scintillement. Somptueux croisements du geste humain et des sonorités électroniques au festival Montpellier danse. 

Par Gérard Mayen publié le 30 juin 2016

Christian Rizzo n'a pas choisi une position limpide ni évidente, pour penser Le syndrome Ian, sa nouvelle pièce créée dans sa ville d'implantation récente, à l'invitation du festival Montpellier danse. Dans son titre, Ian renvoie à la figure de Ian Curtis, le mythique chanteur de Joy Division. En termes factuels, cette mention agite les souvenirs du chorégraphe, tout jeune lorsqu'il mettait les pieds pour la première fois en discothèque. 

Alors en 1979, se produisait la rencontre improbable entre, côté boîtes, le son disco hédoniste, qui faisait chalouper les corps sur les dance-floors, et côté rues l'électricité torturée issue du punk. Ian Curtis disparaissait incroyablement jeune. En 2016, Rizzo est jeune cinquantenaire. Entre-temps, il a vécu les riches heures d'un noctambulisme festif, embrasé par l'électronique. 

Et c'est bien ce son post-techno, d'extraction autrement plus récente que celui de Joy Division, qui amène un grand souffle dans Le syndrome Ian. Ce déplacement temporel brouille toute intention de rabattre la pièce à une simple évocation, encore moins reconstitution, des nuits en discothèques. C'est plus large et plus flottant. Reste qu'à travers la référence à Ian Curtis, ce voyage chorégraphique est originellement marqué par un baiser de la mort punk.

Somptueusement travaillé par les musiciens Pénélope Michel et Nicolas Devos, le son électronique pourrait suggérer la montée progressive dans l'intensification des beats, des tempi, des volumes, et déboucher, comme attendu, dans la transe. Il n'en est rien. Le syndrome Ian se cherche plus du côté de la gravité. Certains spectateurs n'y retrouveront pas l'éclat compositionnel enlevé, d'une précédente pièce très musicale de Christian Rizzo, D'après une histoire vraie.

Mais d'autres se laisseront emporter dans les remous profonds que provoque le chorégraphe. Son ressenti est aigu, très sincère, de ce que la vie, la nuit, aura charrié d'ivresses, de jubilations, mais encore de sombres prémonitions et cheminements au bord de gouffres. Cela s'éprouve aussi dans les contrariétés des ressacs, des descentes. Ces remous tiennent à la façon qu'a la pièce d'endiguer l'énergie dansante comme en retrait de la poussée tumultueuse que pourrait suggérer sa musique. 

Le corps y va un ton en-dessous du son. C'est un parti d'écriture. Cette tension de la retenue engage les dix danseur.ses habillé.e.s de façon neutre et uniforme, dans le mouvant de masses sourdes, peu distinct, que n'émaille que très fugitivement la tentation de textures d'unisson. Le geste dansé court en lianes autour de la forte induction musicale, attiré mais détaché. 

Syndrome Ian de Christian Rizzo. Photo : Marc Coudrais. 

 

Dans la lecture d'une mémoire techno, la danse est celle d'une intériorité vertigineuse, méditative. Cela irise, par reflets distancés, un rapport au son qui n'est pas que jubilatoire. Ramassés, feintés, parfois nonchalants jusqu'à la grâce, les mouvements malaxent une pâte corporelle toujours très plasticienne. Tout l'ensemble s'expose en tableaux coulissant les uns sur les autres, plans à plans depuis les profondeurs, et par creusement du volume général. 

Le choix de faire vibrer cela dans l'ambitieuse cage de scène du vieil Opéra-Comédie est très juste, à cet égard. Les lumières de Caty Olive y disposent des trames alvéolées. Le syndrome Ian laissera le goût final d'une noirceur sublime, transpercée d'un cri de soi venu de la nuit, agitée d'échos de révoltes. Vers sa fin, tout y bascule dans une énigmatique et passagère métamorphose en ballet de spectres hirsutes, comme issus de rituels festifs archaïques. Christian Rizzo avait clairement énoncé son intention : « Tenter, quoiqu'il arrive, de danser sur les ruines d'une nuit à jamais dissipée. »

 

Entrelacs scintillant de Sunny

Toujours au festival Montpellier danse, on pouvait découvrir, le même soir, une autre création, au même nombre de dix interprètes ; mais tellement différente. La musique électronique y joue, là aussi, un rôle de premier plan, mais dans une philosophie radicalement distincte. Sunny est la dernière pièce d'Emanuel Gat. Son titre suffit à en évoquer le caractère solaire. Et c'est dans le plein air très ouvert du Théâtre de l'Agora qu'elle se donnait.

Le musicien Awir Leon est lui-même un ancien danseur interprète de pièces d'Emanuel Gat. Ça n'est pas qu'un détail. Son installation technique tient sur une table minuscule, à même la scène au contact des danseurs. Dans sa manière d'élancer les sons, Awir Leon n'a rien perdu de la façon dont il évoluait en composant du mouvement. Cela se renforce du fait qu'il donne sa musique par morceaux – au lieu du déroulé infini plus habituel dans l'électronique. Il les chante volontiers, dans une fibre pop. 

Sunny d'Emmanuel Gat. Photo : Emmanuel Gat. 

 

Rarement, on a ressenti un son à ce point dansé sur un plateau, tout dans le qui-vive scintillant, la fragmentation miroitante, faisant écho à la griffe chorégraphique de Gat, qui caracole en sa compagnie. Celui-ci parvient à un tel niveau de maîtrise sereine de son écriture, que tout paraît se jouer en fantaisies, jeux et retournements, grisés de libertés épinglées à une trame virtuose.

Car ces danseurs sont des plus aigus, tenus, aux dessins parfois quasi gymniques. Leur gestuelle volubile. Leurs déplacements et combinaisons incessants. Les phrases sont brèves. Les suspensions nombreuses. Les enchaînements peu prévisibles. Les directions affolées, zigzagantes, très gourmandes du vaste plateau. Et quand tout pourrait sembler en proie à la divagation, propice à l'attente rêveuse, la structure molléculaire opère par précipités : une vague gagne, se propage, dans une bourrasque corporelle d'élan partagé, crépitant, scintillant.

Haletante, cette pièce semble se conduire toute seule, échapper au contrôle, bourgeonner d'éclosions, de superpositions, en canon dans un entremêlement de trajectoires solistes. Et cet entrelacs sinueux est toujours habité d'un son follement libre, escarpé et joyeux. Un autre visage de l'incandescence électronique.

 

Le syndrome Ian de Christian Rizzo, a été créé les 24 et 25 juin à Montpellier danse. 

Sunny d'Emmanuel Gat, a été créé les 24 et 25 juin à Montpellier danse.