<i>Rencontre avec un homme hideux</i> de Rodolphe Congé Rencontre avec un homme hideux de Rodolphe Congé © Laura Bazalgette
Critiques Théâtre

Connexion triangulaire

Rodolphe Congé

Au Théâtre de la Cité internationale, l’acteur Rodolphe Congé, en collaboration avec le dramaturge Joris Lacoste, le scénographe Daniel Jeanneteau et le compositeur Pierre-Yves Macé, livre la parole d’un homme, extraite de Brefs entretiens avec des hommes hideux de David Foster Wallace. Au service d’une prose calibrée, l’acte théâtral diffuse la force narrative du récit jusqu’à son impact mental. 

Par Audrey Chazelle publié le 17 oct. 2016

À l’intérieur d’un dispositif sonore et lumineux d’une extrême froideur, le sujet locuteur adresse sa confession depuis son fauteuil vert, une bouteille d’eau et un verre posés sur une enceinte, à portée de main. Interrompu par un signal sonore qui suspend ponctuellement son discours, l’acteur engage une oralité méthodique pour faire entendre son récit. Nous ne saurons rien de la composition pragmatique du personnage avant de faire directement connaissance avec le sujet cognitif.

 

Étude de cas

L’homme qui se (la) raconte fait état d’une conquête féminine, rencontrée dans un festival « post-hippie » au milieu d’une communauté de « nombrilonautes » (1) qui possèdent « cette certitude d’être différents qui rend si semblables ». Affichant son mépris à l’égard de la « gerblivore » qu’il convoite, et de toutes les autres femmes, le beau parleur progresse vers son « objectif à obsolescence réduite » : « la lever ». D’une voix posée, à l’aise dans ses baskets, croisant et recroisant les jambes, il expose fièrement son cas.   

Mais à l‘écoute de « l’anecdote post-coïtale » de la femme, et à la force de son récit, il est amené à reconsidérer sa position dans la « cosmologie » qu’il partage entre prédateurs : « manger ou être mangé ». Alors qu’elle lui raconte comment elle a échappé à la mort, prise au piège d’un pervers sexuel en faisant de l’autostop, l’homme guidé par la tension narrative avoue remarquer des qualités chez cette femme jusqu’ici méprisées. Et à mesure qu’il la suit et nous entraîne au cœur de l’événement, en voiture avec son bourreau, « en direction d’un chemin reculé », il partage son « intuition de la mort » et son questionnement sur « la connexion qui empêchera le meurtre ». Mais « sur quoi repose la connexion ? » se demande-t-il en nous regardant.

 

Au-delà du langage 

Durant l’épisode du viol, l’homme relate soigneusement le déroulé pour embrasser l’effroi de la victime ligotée, face contre terre, soumise à la « punition ». Debout, dans la délicatesse de ses gestes et « l’acuité de ses sens », l’homme fusionne mentalement avec la victime, au moment où elle fusionne corporellement avec son bourreau. « L’application mentale à rencontrer le désir de l’autre » agit symétriquement comme un sauvetage pour la femme, une prise de conscience pour l’homme. La « terreur partagée » à l’intérieur d’une connexion triangulaire transforme l’aversion en compassion. Cette connexion qui marque la relation entre le récit, le parlant et l’écoutant, prolonge l’effet du mécanisme narratif sur le plateau. Le sentiment d’empathie à l’œuvre se fabrique à la force suggestive du récit dont l’oralité est remarquablement servie par l’acteur. 

La construction littéraire de Wallace se répand sur le plateau grâce à un travail collectif minutieux au service du texte et de son impact. Joris Lacoste, compagnon de Rodolphe Congé sur ce projet, possède ce don d’imbriquer la dimension réflexive de la parole dans la dramaturgie de ses pièces. Se produit sur scène une mise en espace et en abîme de l’exercice mental. La Rencontre avec un homme hideux emprunte ce mode d’ « application compassionnelle » qui consiste à repousser ses jugements à l'écoute du récit, autrement dit, d’échapper au narcissisme.

 

1. Toutes les citations sont extraites du texte de David Foster Wallace.

 

Rencontre avec un homme hideux, Rodolphe Congé, d’après David Foster Wallace, du 3 au 18 octobre au Théâtre de la Cité internationale, Paris.