We’re Pretty Fuckin’ Far From Okay de Lisbeth Gruwez, We’re Pretty Fuckin’ Far From Okay de Lisbeth Gruwez, © Photo : D. R.

Colonnes d’air

Dans l’air joyeusement étouffant du festival d’Avignon, chanceux sont ceux qui se sont laissés traverser par la belle bouffée du In : We’re Pretty Fuckin’ Far From Okay est signée Lisbeth Gruwez. Aussi doux qu’incisif, le geste que la chorégraphe gonfle tout du long est celui d’un rythme nécessaire, primordial : notre respiration. En questionnant ce que nos peurs et angoisses impriment physiquement à nos corps, ce duo invite à considérer collectivement l’attention que nous portons à nos souffles propres.

Par Inès Dupeyron publié le 15 août 2016

Axes dans l’ombre

La faible lumière met à jour deux corps assis : une femme, un homme font face au public. Leurs tenues sobres les font presque se fondre dans le décor vide, gris et noir. On est comme entre chien et loup. Chacun des interprètes, campé droit sur sa chaise, semble isolé de l’autre par un mur invisible, coupant le plateau en deux. Un long temps d’immobilité fige les regards sur leurs silences gestuels respectifs. Mais Lisbeth Gruwez et Nicolas Vladyslav émettent un son, qui perd bientôt l’unisson. Leurs corps l’accentuent progressivement par des gonflements du ventre et des expirations par la bouche. Leurs discrets micros épaississent la réception acoustique de ce phénomène universel que l’habitude rend imperceptible. Nous respirons avec eux, au sens où ce geste tellement éprouvé par chacun, ainsi découpé dans son évidence, absorbe l’attention. Puis, ils tressaillent. Le mouvement prend son origine dans un tremblement de cheville, qui contamine bientôt le reste du corps jusqu’à la frénésie : la respiration s’emballe toujours plus ; son accélération a pour conséquence des tensions et des relâchements qui vont crescendo, dans une folle danse assise. Arrimée aux chaises, l’énergie se déploie avec une précision et une vitesse infinies, autour des colonnes vertébrales ancrées. De ces axes solides jaillissent de sensuelles saccades, de brusques ruptures. L’effroi fait danse. Saisi par la peur, soustrait au reste, le corps est comme gagné par un état d’urgence.

Un troisième axe quant à lui, tient cette performance hors-champ. C’est l’œuvre du compositeur Maarten Van Cauwenberghe, complice de Gruwez depuis leur rencontre au sein de Troubleyn, la compagnie de Jan Fabre, à l’aube des années 2000. La compagnie qu’ils ont fondée ensemble il y a dix ans poursuit, avec cette création avignonnaise, son chantier artistique sur le corps extatique. Après avoir exploré les effets du discours idéologique sur le corps de l’orateur (It’s Going to Get Worse And Worse And Worse, My Friend, 2012) et ceux du rire sur nos corps quotidiens (AH/HA, 2014), c’est d’une autre forme d’extase que ce troisième volet traite : le sujet apeuré. Comment l’angoisse, (mal)menant le corps, contraint nos gestes avant même de contrôler nos faits ? Comment le corps défaille à l’insu de notre volonté ?

La bande originale du spectacle – des enregistrements de râles en situation de peurs vécues ou simulées, mêlés au son direct des respirations au plateau – amplifie la tension scénique. Elle produit un effet de saturation de l’écoute ; elle renvoie à la peur sourde, intime et collective. Certains auront éprouvé notamment l’étrange écho de récentes sensations liées aux attentats ; d’autres non. Mais au cœur de l’expérience, une palette de sensations où plaisir et malaise se rejoignent dans un corps-à-corps avec une altérité qui, en nous, ne se laisse pas facilement apprivoiser. Quand les interprètes abolissent la distance en une série de portés, exerçant sur l’autre leur pesanteur, l’intensité gagne en fluidité. Rondes peurs partagées, articulées, qui déjà s’apaisent en un commun vocabulaire.

 

Scène en vie

De s’émouvoir à se mouvoir, le pas est ténu. L’étymologie fait signe : l’émotion côtoie de près l’émeute. Un mouvement qui trouble et agite – le corps, la psyché, la société. De la mémoire du corps, Jacques Lacarrière disait qu’elle est « la plus enracinée des mémoires », qu’elle « prolonge des attitudes ancestrales ».(1) Soumis à l’émotion, le corps plie. Mais ce n’est pas au repli que cette pièce invite, plutôt à un souci des mécanismes physiques auxquels notre mémoire en appelle pour se protéger du danger. Bras couvrant la figure, genou levé au bassin, cambrures, poings serrés, esquives du visage : autant de gestes éprouvés qu’identifiables à travers une imagerie, cinématographique par exemple – la chorégraphe cite la filmographie d’Hitchcock comme source d’inspiration efficace. Cinétique est aussi l’énergie rendue palpable par l’ingénieuse scénographie. Car le décor en arrive lui aussi à bouger. Tandis que le regard est rivé sur la danse si musicale du duo, il échappe complètement au recul très progressif des chaises, qui quittent le plateau jusqu’à rejoindre le fond de scène. Aussi lentement que la mer se retire du sable, cet effacement est long et continu. Nombreux sont les spectateurs qui comme nous avoueront avoir découvert ce retrait seulement une fois les chaises immobilisées en fond de scène... De même pour les deux pans d’un mur latéral, bien visible cette fois, qui se rejoignent lentement jusqu’à cacher les chaises, rétrécissant le plateau. L’effet produit est l’exercice d’une force inquiétante, resserrant dans son étau la libération à l’œuvre dans le duo. Une forme dramaturgique de ce que la peur tend en nous (si l’extase est ce qui absorbe tout entier). Mais sans drame. Gruwez n’a pas besoin d’histoire pour faire parler l’espace, les corps. Faire respirer le plateau par une scénographie mouvante suffit. Comme faire respirer les êtres qui l’habitent.


1. Jacques Lacarrière, L’été grec, Pocket, Terre humaine Poche, 1998 (Plon, 1975), p. 70

 

We’re Pretty Fuckin’ Far From Okay, les 30 et 31 août au Kunstfest de Weimar, Allemagne ; les 3 et 4 septembre à La bâtie, Genève, Suisse ; du 28 au 30 septembre à l’Usine C, Montréal, Canada.

Lisbeth Gruwez Dances Bob Dylan, du 28 novembre au 03 décembre au Théâtre de la Bastille, Paris.