<i>Floe</i> de Jean-Baptiste André Floe de Jean-Baptiste André © Association W. p. Nicolas Lelièvre

Cirque avec un « S »

Au menu de Toiles dans la ville, le Festival d’Automne circassien du Prato à Lille : une exploration de ce que peut dire une poésie des corps face au fracas du monde. La programmation qui associe plusieurs scènes de la région ouvre un panorama sur les écritures contemporaines du cirque entre renouveau, tradition et dialogues transdisciplinaires. 

Par Sophie Puig publié le 26 oct. 2017

Pour Un soir chez Boris, direction une yourte fermée à double tour. L’hôte, interprété par Olivier Debelhoir, est un trappeur, un vieux cow-boy, un montagnard qui se sent seul et qui compte sur le public pour lui passer le mal de vie et de solitude. Il tente de nous animer avec du Patricia Kaas, des chansons de stade, un accordéon. Est-ce qu’il y croit ou est-ce que son chagrin est plus grand que lui ? Un soir chez Boris est un solo circassien burlesque, en forme de fin de bal, à la fois drôle et mélancolique. Boris tente de se dépatouiller en repeuplant la yourte à l'aide d'un looper, en se racontant des histoires loufoques : celles d’Olive, Tom, Bob, Dylan, Zinedine et Zidane projetés en pleine tempête de neige et missionnés par Boris pour survivre, ou bien encore avec l’histoire des Johnson qui viennent tantôt chercher des peaux, des pots et dépôts. Autant de performances orales qui ne sont pourtant pas du théâtre, mais font de la parole une matière circassienne singulière. Et quand sonne l’heure de la prouesse physique – un numéro d’équilibre en chaussures de ski dont on souligne la remarquable technicité – c’est pour mieux charpenter le sens des mots. Le spectacle joue sur ce moment, où, dans la solitude, on tutoie la folie, fait exister tout ce qui pourrait exister, en construisant, en répétant, en abandonnant soudainement, en suivant ses pulsions d’expressions et de jeu. On vit en roue libre. Dans ce spectacle, co-écrit avec Pierre Déaux, les agrès sont tout à la fois paroles ou planches et c’est en proportion, sur la performativité du langage, que se niche le cirque. D’une grande sensibilité, remarquablement écrit et truffé de références éclectiques (de Buster Keaton à André Bézu, auteur de « À la queuleuleu »), cette création apparaît comme une juste suite à son précédent spectacle L’Ouest loin qui donnait à entendre du Baudelaire en équilibre.

 

Land art clownesque

C’est avec des créations hors formats que Jean-Baptiste André cherche les rencontres inter-arts : dans Intérieur Nuit (avec Christophe Séchet au son et Jacques Bertrand à la lumière), dans Millefeuille où il mêle cirque et littérature (avec Eddy Pallaro au texte), dans Pleurage et Scintillement (en duo avec Julia Christ) où il explore les possibilités d’un pont entre cirque et théâtre. Et de poursuivre avec Floe, projet d’œuvre scénique né de la rencontre du circassien avec l’artiste Vincent Lamouroux. Projet nomade qui va à la rencontre d’un paysage et d’un public, Floe repose sur la présence de blocs blancs (figurant des icebergs), sur lesquels le circassien évolue. Sa partition est écrite en réponse à la question du franchissement, de la confrontation de l’homme à un relief. En guise de mise en scène : ni bande son ni d’éclairage mais les accidents de l’environnement pour seul régisseur, des habits de tous les jours pour seul costume. Ce dénuement agrémenté d’un subtil jeu clownesque libère un fort pouvoir projectif. Serait-ce une métaphore des tribulations de l'existence ou une incitation à retrouver son soi enfant, celui là même qui sait dépasser les contraintes en jouant à chat-perché ? Ici, sous le pont du métro aérien de l’Université des Sciences de Lille, les corps doivent s’adapter à l’urbain. Tout à la fois pièce de cirque, de land art, de street art ou encore de danse, Floe s’avère d’une grande élégance poétique. Preuve que le cirque contemporain ne saurait s’écrire au singulier.

 

 

> Les toiles dans la ville, jusqu’au 17 décembre à Lille.