Chasse Royale de Lise Akoka et Romane Guéret Chasse Royale de Lise Akoka et Romane Guéret © p. D. R.
Critiques cinéma festivals

Cinéma hors format

De courts en longs métrages, la 5e édition du Festival international du film indépendant de Bordeaux a permis de découvrir plusieurs films enthousiasmants, rétifs à toute standardisation.

Par Jérôme Provençal publié le 26 oct. 2016

Impulsé par l’association Semer le doute, le Festival international du film indépendant de Bordeaux (nom un tantinet rébarbatif auquel on préfèrera Fifib, charmant diminutif) fait preuve d’une belle ambition et, participant au mouvement général de redynamisation que connaît la ville ces dernières années, vaut désormais à Bordeaux d’occuper une place de choix sur la carte des festivals français de cinéma. Dévolu en priorité aux nouveaux venus, le Fifib propose un état des lieux de la jeune création cinématographique et invite à s’interroger sur la notion même d’indépendance. À quoi, dans un film, chez un cinéaste, se reconnaît l’indépendance ? En existe-t-il des signes extérieurs ? Est-ce nécessairement un gage de qualité ? L’édition 2016 a permis de creuser ces questions à travers une stimulante programmation, partagée entre la compétition et divers modules parallèles – dont une carte blanche à Olivier Assayas, parrain du festival.

 

Compétition inégale

Riche de 10 films, la compétition longs métrages s’est avérée très hétérogène et inégale. Passons rapidement sur Lettres de la guerre du Portugais Ivo M. Ferreira, adaptation terne et besogneuse du recueil épistolaire éponyme d’Antonio Lobo Antunes. Sans grand relief, Porto, premier long métrage de fiction de l’Américain Gabe Klinger, mérite d’être cité surtout parce qu’il nous paraît représentatif d’une certaine tendance du cinéma indépendant – la tendance la plus superficielle. Essayant à tout prix d’avoir l’air indépendant, dans la texture et la composition des plans comme dans la structure du récit (tortueuse au possible), et bénéficiant de la caution so chic de Jim Jarmusch à la production, Klinger propose moins un film qu’un fantasme de film, entre cinéma de chambre à l’européenne et dérive urbaine à l’américaine : une sorte de Dernier tango à Porto (très chaste) mâtiné de Macadam Cow-Boy, dont les deux personnages/acteurs principaux semblent n’être que des surfaces de projection sur lesquelles flotte, évanescent, un rêve de film qui ne se réalise jamais.

 

Fétichisme radical

Avec Fear Itself, l’Anglais Charlie Lyne prouve à l’opposé qu’un geste purement cinéphile peut produire un résultat remarquable, en portant précisément ce geste à un point de fétichisme radical. Le film se compose uniquement de séquences déjà existantes, extraites de 82 films d’horreur ou d’angoisse (plus ou moins connus). Illustrations des multiples visages que la peur peut prendre sur grand écran, ces séquences s’enchaînent et se font écho via un récit narré en off par une voix féminine entêtante et un rien inquiétante, qui fait part de sa propre expérience avec ce type de films. Fonctionnant à plusieurs niveaux de vision/lecture, Fear Itself parvient à susciter l’angoisse autant que la réflexion. Au-delà de l’hommage fervent rendu au cinéma d’épouvante, Charlie Lyne s’attache à disséquer les mécanismes et fondements de la peur autant que les manifestations de l’horreur, amenant ainsi le spectateur à plonger loin, très loin, en son for intérieur.

Signalons encore, pour en finir avec la compétition, cet étrange objet de cinéma qu’est Bonheur Académie. Réalisé par Alain Della Negra et Kaori Kinoshita, binôme découvert avec The Cat, The Reverend and The Slave (2009), le film a été tourné durant l’une des sessions estivales de l’Université européenne du bonheur, organisée par les adeptes du mouvement raëlien. À cette occasion, les réalisateurs ont voulu mêler fiction et documentaire en plongeant quatre personnages (deux hommes et deux femmes) dans un bain de réel – et de Raël… Ces quatre personnages sont incarnés par Laure Calamy, Arnaud Fleurent-Didier, Benoît Forgeard et Michèle Gurtner, comédienne suisse déjà vue dans les savoureuses pièces de la 2b Company et aussi pétillante à l’écran qu’à la scène. Si les interprètes – en particulier Laure Calamy – se sont visiblement bien pris au jeu, le spectateur reste, quant à lui, plutôt circonspect devant le résultat final, la greffe de fiction semblant le plus souvent trop artificielle (ou stéréotypée) et ne prenant pas vraiment. Le film n’en reste pas moins une indéniable curiosité, entre distanciation ironique et fascination onirique.

 

Comédie délectable

Présenté hors compétition, en avant-première, Le voyage au Groenland de Sébastien Betbeder a offert un parfait contrepoint à Bonheur académie. Dernier volet d’une trilogie, entamée par Inupiluk (2014) et Le film que nous tournerons au Groenland (2015), le film se fonde en effet sur une même volonté de conjuguer intimement fiction et documentaire en téléportant des éléments étrangers dans une communauté isolée. Ici, les éléments étrangers sont au nombre de deux, deux trentenaires un brin lunaires, tous deux prénommés Thomas et tous deux comédiens/intermittents du spectacle, flirtant avec la précarité. Interprétés par Thomas Blanchard et Thomas Scimeca, ces deux Thomas viennent au Groenland pour rendre visite au père de l’un d’eux, installé depuis longtemps là-bas, mais aussi (surtout ?) pour fuir leur quotidien parisien. Filmant – avec une rigoureuse élégance – la fiction comme du documentaire et le documentaire comme de la fiction, Sébastien Betbeder signe une comédie nimbée de mélancolie aussi improbable que délectable, dans laquelle s’insinue subtilement un peu de l’air du temps. Composée par le duo Minizza, la musique originale ajoute encore au charme de ce très joli film.

Basculons vers la compétition courts métrages pour en extraire Chasse royale, film qui explore, lui aussi, un espace indistinct entre fiction et documentaire mais adopte une forme très différente, beaucoup plus nerveuse et rugueuse. Réalisé par Lise Akoka et Romane Guéret, ce court métrage particulièrement intense brosse le portrait à vif d’Angélique, jeune fille de 13 ans qui vit à Valenciennes et semble en colère contre la Terre entière. Aux aguets, la caméra la suit entre sa famille (plutôt nombreuse et « défavorisée ») et son collège, où elle se voit proposer un jour de participer à un casting… Haletant et percutant, le film est d’une justesse à fleur de peau, encore exacerbée par l’interprétation ra(va)geuse d’Angélique Gernez, criante de vérité dans le rôle de cette Angélique qui n’est ni tout à fait elle-même ni tout à fait une autre.

 

Indépendance éclatante

Terminons ce parcours sélectif avec Contrebandes, une section parallèle du Fifib nouvellement créée qui présentait 9 films français ou francophones réalisés avec (très) peu de moyens, qui n’ont pas encore trouvé de distributeur. Parmi les longs et les courts en sélection cette année se détache : Heis (chroniques) d’Anaïs Volpé.

S’inscrivant dans le cadre d’un projet multimédia, qui inclut en outre une série web et une installation, ce long métrage – le premier de son auteure – a pour protagoniste principale Pia, jeune femme de 25 ans (interprétée par Anaïs Volpé) contrainte, pour raisons économiques, de retourner vivre sous le même toit que sa mère et son frère jumeau. Artiste en herbe, elle espère bien sortir vite de cette situation et réussir à la fois à s’émanciper et à s’épanouir… Quelque part entre autoportrait décalé, chronique de mœurs, étude sociologique, home movie, comédie sentimentale et manifeste générationnel, Heis (chroniques) ne rentre dans aucun format ou schéma préétabli. Jouant de multiples régimes d’images, alliant vivacité du montage et tonicité du langage (pour la voix-off comme pour les scènes dialoguées, en particulier celles, crépitantes, entre le frère et la sœur), Anaïs Volpé signe un film vivant et inventif, d’une enthousiasmante liberté de ton. Gorgé d’audace et de désir de cinéma, un exemple éclatant d’indépendance.

 

> Le Festival international du film indépendant de Bordeaux a eu lieu du 13 au 19 octobre

> Le voyage au Groenland sort en salles le 30 novembre