<i>40.000 centimetri quadrati </i>de Claudia Catarzi 40.000 centimetri quadrati de Claudia Catarzi © p. Pitsfoto

Cellules grises

À l'occasion d'un week-end parfaitement pluvieux, les chorégraphes Louise Vanneste et Claudia Catarzi présentaient conjointement leur dernière création dans le cadre des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis. Esquisse en deux temps de l'animal politique contemporain.

Par Agnès Dopff publié le 15 juin 2017



Révélé par le filtre crayeux d'une projection latérale, un premier corps s'immisce furtivement sur le plateau et inaugure le Thérians de Louise Vanneste sans plus de formalités. Silhouette fuyante aux contours faussés par une parka à manches courtes, la pâleur de la chair se distingue des habits et scinde les membres du danseur en organismes autonomes. Après des premières transitions mécaniques, l'écriture s'efface heureusement au profit de véritables scènes de vie animale.
 
Dans la pénombre, la capuche abaissée du danseur fait oublier sa face humaine, et ne laisse plus voir pour toute gueule qu'un simple amas saillant. L'attention passe rapidement des formes, éphémères et mutantes, aux mouvement qu'elles produisent. L'agitation permanente du danseur teinte la scène d'une dimension sauvage et rend plus perceptible la réflectivité du geste face à son environnement. Statique, le danseur sonde l'assemblée de spectateurs d'un œil perçant. En mouvement, la projection photographique en bord de plateau fait office de seul point fixe, avant qu'une congénère ne vienne s'ajouter à la scène, amplifiant la vigilance alerte. Gibier traqué, faune dérangé et homo sapiens belliqueux, Thérians joue sur le rapport ambigu d'une présence primitive, à l'instant où la vitalité du geste ne s'incarne que dans l'esquive ou l'assaut, avec pour seule invariante l'omniprésence d'un danger latent.

L'effacement d'un récit au profit des seuls mouvements et le recours à des sonorités électro en live pour unique accessoire de plateau, Thérians offre une ellipse temporelle et ouvre une brèche par où se soustraire, un infini moment, à la pression du temps. De l'échelle humaine à la particule, de l'organisme vivant à l'amas stellaire, la création de Louise Vanneste permet l'errance heureuse et sereine dans un ordre plus grand, où, soustrait à l'urgence, l'équilibre se fait par la simple présence.
 
À la ballade cosmique de Louise Vanneste succédait 40.000 centimetri quadrati, pièce courte « en lieu étroit » de Claudia Catarzi. Autre trajectoire, pourtant entamée d'un même pas. Sur une plateforme en bois à la superficie fameuse – 40 000 centimètres donc – posée à même le sol, Claudia Catarzi inaugure la pièce par un lever de jambe horloger et se mue presto en pantin mécanique. Dans l'espace aux délimitations nettes, la danseuse mord le plancher avec le talon de sa jolie chaussure et martèle la pièce d'une cadence chaplinienne. En bon poupon, le visage de la jeune femme interpelle d'inexpressivité, et parfait l'inhumanité du mouvement.

 

40.000 cm² de Claudia Catarzi. video : Jacopo Jenna 

Et si le geste se fait plus fluide ensuite, si le visage s'anime et s'exprime, l'apparente liberté qui s'en dégage dissimule seulement le même respect scrupuleux des sacro-saintes frontières, spatiales et mentales. Confinée dans cette modeste cellule aux murs fantasmés, l'amplitude du mouvement s'en trouve ridiculement contrainte, et fait mieux voir l'auto-restriction. Entre censure, pudeur et mesures politiques glissées sous le tapis, la pièce de Claudia Catarzi invite à penser les cadres intégrés, et peut-être bien à les faire sauter.

 

> Thérians de Louise Vanneste et 40.000 centimetri quadrati de Claudia Catarzi ont été présentés les 3 et 4 juin à la Chaufferie, Saint-Denis (dans le cadre des Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis)