<i>Lifeguard</i> de Benoît Lachambre, Lifeguard de Benoît Lachambre, © Patrick Berger.

Cas de farce majeure

Benoît LACHAMBRE

Pour fêter son dixième anniversaire et clore le festival en beauté, June Events a réinvité l’imprévisible Benoît Lachambre, capable du meilleur comme du pire. Cette année encore, avec sa pièce Lifeguard, il a été grandiose.

Par Nicolas Villodre publié le 20 juin 2016

Le Montréalais nous a livré ce qui nous est apparu, précisément, comme un « best of » de son art, à base d’autocitations de « segments » par ailleurs et en d’autres temps expérimentés (cf. l’allusion à l’opus Life is a Joke), un collage chorégraphique surréalisant à velléité participative, une soixantaine de spectateurs arrivés en canon étant par lui conviés à son bal des débutantes. À la fois loup de mer solitaire et personnage entouré, tendre Narcisse par un miroir à trois faces reflété – celui d’Anouk Thériault, Georges Stamos et Valérie Lanciaux, attentive durant tout le show –, le danseur vous accueille de manière relaxe, en godillots maasaï et en caleçon griffé, comme à la maison – un sous-vêtement, il est vrai, taillé sur mesure, n’ayant rien du slip kangourou de gros dégueulasse reiserien.

L’échange et changement de partenaires qui s’ensuivent se déroulent à la coule, deux heures durant, qu’on ne sent pas passer, sur un tapis moussu, moelleux à souhait, composé d’une centaine de modules carrés aux bords crénelés leur permettant de s’emboîter. La lumière naturelle baignant le magnifique studio de Carolyn Carlson est équilibrée par l’éclairage indirect de trente totems truffés de leds fabriqués par Samuel Thériault. Alternant parole et geste, musique et silence, thème et variation, solo et mouvement choral, signifiant pur et expressivité, enchaînement impromptu et réflexe clinique (pour ne pas dire clanique), la chorégraphie, mine de rien, prend forme, libère les corps de spectateurs n’en demandant pas plus, par avance acquis à la cause de Terpsichore – un public, de toute évidence, fin connaisseur, voire expert en danse, en technique Feldenkrais, en (contact-) improvisation et en art-thérapie.

Le personnage est au point, mélange étonnant et détonnant d’athlète virtuose, de gourou ou yogi post-hippie, de sage de la montagne, de militant, à la fois jeune et vieux, soutenant la cause des « Nations premières », de jardinier cultivant son jardin en tenue d’Adam, d’homme de ménage postmoderne, d’Auguste mâtiné de Puck, d’adepte de l’autodérision, du détournement et de la métamorphose. Avec trois fois rien, un ou deux accessoires qu’il manipule ingénieusement, il peut vous tenir la chandelle et animer la veillée jusqu’au petit jour.

Ni le ridicule ni l’idée saugrenue ne lui font peur – on pense notamment à son ballet mécanique aux allures angéliques inventé in-situ, avec, en sus, le renfort d’un aspirateur ayant pour principale et absurde fonction le nettoyage du grand balai. Usant au moment opportun – celui où fléchit l’attention – de la béquille musicale (la protest song de Buffy Sainte-Marie remixée par un DJ à la mode québécoise, le funk de Marvin Gaye, le romantisme de Brahms), le jeune gens a somme toute le sang chaud et le sens du show. Sous le pavé la plage. Tapis sous le tapis des pas dansés, se cachent selon lui, les mots. Ce sont des noms propres. Des toponymes. Tous indiens d’origine et de sonorité. Saskatchewan, Manitoba, Ottawa, Wasagamack, Opasquia, Pikwitonei...

Le finale est un solo du chorégraphe entrant, « naïvement », en transe. Suivi d’une routine, prétendument oubliée ou « manquée », constituée de phonèmes rentrants, d’inflexions de jodel, d’onomatopées aspirées avec la poussière du sol, de sons diphoniques, de cris anciens. Ces bribes de langues amérindiennes ont du sens. Celui-ci, c’est un fait, nous échappe.

 

Lifeguard de Benoît Lachambre a été présenté les 17 et 18 juin à l’Atelier de Paris (June events).