<i>Feeling Dubbing </i>de Monira Al Qadiri. Feeling Dubbing de Monira Al Qadiri. © p. Catherine Antoine
Critiques Théâtre festival Performance

Avant de parler

Retourner à l’enfance, voire avant le langage et la connaissance : fantasme ultime ? C’est ce vers quoi tendent bien des créations du Kunstenfestivaldesarts 2017, dans des formes qui écrasent parfois le fond mais demeurent des tentatives légitimes.

Par Thomas Corlin publié le 5 juin 2017

 

« À l’intérieur, vous pouvez vous écarter si un performer vous touche, mais l’on vous demande de ne pas les toucher de vous-mêmes en revanche. » Dans la cours de la Bellone, Esteban Donoso nous indique le protocole avant de passer à la deuxième étape de l’installation vivante qu’il co-signe avec Fabian Barba, Slug’s Garden. Avant ça, un atelier préliminaire était censé éveiller notre toucher, sens peu ou pas utilisé dans les arts vivants, sur différentes textures ou objets inconnus en essayant « de ne pas chercher à les reconnaître ». Optimalement, c’est donc un spectateur remis à zéro, débarrassé de son historique sensoriel, qu’ils entendent déposer dans une yourte géante juchée de draperies, coussins et danseurs se prélassant indéfiniment au sol dans une somnolence feinte, entraînant toutes sortes de contacts plus ou moins prolongés avec le public. L’acclimatation est grisante : la conscience de soi s’exacerbe puis s’atténue, le temps et notre zone d’intimité s’effondrent, et, surtout, le silence, digne d’un lieu de culte, laisse place au frottement des textiles et sonne comme un dépôt de neige artificielle. Dans cet habitat expérimental, le matériau principal est notre rapport au corps et à celui de l’autre, qui reste difficile à altérer - à moins peut-être de rester plusieurs jours dans cet état. On pense un instant à un atelier de tantrisme new age (certains spectateurs n’ont pas tout à fait intégré la deuxième partie du protocole), mais c’est finalement le souvenir d’un espace de jeu pour enfants qui subsiste de l’expérience. En réunissant les conditions pour retrouver l’émerveillement et l’innocence des premières sensations, c’est finalement dans l’enfance, avec ses chiffons et ses matières douces, que nous replonge ce Jardin des limaces, et ce n’est qu’une fois relâché à l’extérieur que l’on réalise qu’on y était mieux qu’on le croyait.

 

Entendre sa propre voix

Plus ambitieux, six artistes ont concocté une Nuit de réflexion à travers les sens qui nous invite encore à aborder le monde par-delà les grilles du langage, de la connaissance. La soirée commençant tard (22h) et les matelas étant bien confortables dans la presqu’obscurité du Palais de la Dynastie, ce moment collectif guère préparé se passera surtout dans la somnolence ou le sommeil profond. Passées de belles interventions sonores à la lisière du silence par Enrico Malatesta, et un exposé plaisant mais creux sur la dissociation corps/esprit – par le même Fabian Barba qui veillait au bon traitement de ses limaces à la Bellone – Before The Codes n’implique que de loin et ne raisonne qu’en surface. Le moment collectif recherché n’arrive pas vraiment, et le tout n’est pas assez maîtrisé pour prétendre à autre chose qu’une simple séance de travail pour une création à venir. Enfin, lorsque, dans le cadre d’un « Slow Reading Club », le public est invité à lire un extrait du torride Le Corps lesbien de la pionnière féministe Monique Wittig en se mettant des bouchons dans les oreilles afin d’entendre sa propre voix, on quitte les lieux en souriant tendrement…

 

Meute monomaniaque

Toujours au ras de nos habitudes cognitives, Composite se pose comme un objet aux prétentions moindres mais à l’efficacité avérée. Chantre du minimalisme et du bricolage, Tetsuya Umeda propose une série de micro-chorégraphies déployées dans Bruxelles toute la semaine, qui rencontrent en fin de semaine dans un gymnase excentré. Un à un, des amateurs rejoignent une meute monomaniaque pour créer un conglomérat mécanique de phonèmes, gestes primaires ou bribes de mélodies (on reconnaît le Model de Kraftwerk), qui se clôt par une tentative de mise en scène avec du matériel de sport. La force simple et la poésie collective de ce travail de fourmi suffisent finalement à faire passer bien plus que quatre heures de cours du soir.

 

Intrigue policière

Retour à l’enfance, mais avec plus de retenue et de classicisme cette fois-ci : Voicelessness est un mini tour-de-force dont tous les enjeux ne sont pourtant pas exploités. Mash-up entre un polar iranien et un épisode de Black Mirror, cette ingénieuse construction à entrées multiples se perd un peu entre considérations sur la valeur du vrai et du faux, retours vers le futur et métaphores poétiques un peu lourde sur la mémoire génétique du corps. La précision et la sobriété priment néanmoins : les comédiennes jouent sur le fil avec une propreté toute iranienne, et le plateau, finement délimité par un écran et des jeux de regards, se veut l’espace d’une neuro-fiction dans laquelle une fille discute avec sa mère dans le coma grâce à une technologie futuriste. Azade Shahmiri les met cependant au service d’une intrigue policière qui domine progressivement la pièce, avant de laisser place à un sentimentalisme grossièrement souligné par quelques notes de piano tires-larmes, qui nous ferraient presque oublier la rigueur de l’ensemble.

 

Objet mutant

Toujours l’enfance comme point de départ, et la voix comme trace persistante de la présence humaine, la koweïtienne Monira Al Qadiri (et soeur de l’excellente productrice électro Fatima Al Qadiri), part à la recherche du doublage arabe d’un héros de dessin animé japonais qui l’obsède depuis toujours. Le pouvoir illusoire de la voix, l’identité, mais aussi l’exil et son vertige culturel, sont tous abordés avec une naïveté diabolique dans une improbable performance dont on ne sait trop où elle aurait vraiment eu sa place. Feeling Dubbing accroche autant par sa maladresse scénique et son esthétique sur-kitsch, qu’elle perturbe par le dédoublement de l’artiste à travers une marionnette quasi-statique, située sur le mauvais versant de notre vallée dérangeante. Repoussant de prime abord et bizarrement stimulant par la suite, c’est une parabole pop sur nos constructions culturelles et l’héritage de la jeunesse, et surtout l’objet le plus mutant de ce weekend au Kunsten.

 

> Le Kunstenfestivaldesarts a eu lieu du 4 au 26 mai à Bruxelles