<i>Pour</i> de Daina Ashbee, Pour de Daina Ashbee, © Alejandro Jimenez.

Au bout du tabou

Daina Ashbee

Pour ou contre ? Telle n’est pas la question que pose le solo de la native de Vancouver, Daina Ashbee, Pour, montré pour la première fois en France, à Marseille, dans le cadre de la « Silent Party » des Corsino et du festival Actoral.

Par Nicolas Villodre publié le 28 oct. 2017

Pour, en anglais, signifie verser, vider, répandre, ruisseler. Dès l’abord, à peine installé à l’emplacement escompté, des cris, des larmes (invisibles en raison de l’obscurité régnante), alternent avec des chuchotements. Paige Culley, la danseuse, ou l’ombre d’elle-même, arpente l’horizon scénique, de jardin à cour, avant de venir affronter le premier rang où nous sommes, en longeant le côté droit, celui de la porte d’entrée. Un brusque embrasement des projecteurs nous révèle une jeune fille sortie de peu d’adolescence, torse et pieds nus, jambes couvertes d’un jean trop large pour elle. Elle semble avoir du mal à se déplacer, et se traîne sur le sol. Au bout d’un temps, s’étant relevée, elle ôte doucettement son pantalon.

Des traces de liquide jaune parsèment le lino blanc couvert d’une protection translucide. Le vêtement au sol présente de ce fait deux marques humides. Le corps entièrement dévoilé de Miss Paige est lui aussi en partie mouillé, sinon souillé. S’ensuit une courte série d’actions : reptations, roulements du corps en position allongée, torsions, tensions, crispations, contractions. La danseuse s’arc-boute, s’accroupit, se replie, comme pour accoucher ou évacuer quelque humeur du tréfonds. Le thème doloriste est traité crument, sans détour ni symbole, lié, précise la feuille de salle, au cycle menstruel. C’est à dire à la question refoulée de l’art. À l’un des derniers tabous, à une époque où ceux-ci font retour. Cette souffrance, associée depuis belle lurette à la « malédiction » féminine – ce n’est pas pour rien que les anglophones nomment les règles « the curse » –, est ici, via la chorégraphe et sa tenante-lieu, assumée. Exprimée à cor(ps) et à cri.

 

La part maudite

Formellement parlant, la chorégraphie est minimaliste, réduite dans son vocabulaire comme dans son prévisible déploiement. Une nappe sonore signée Jean-François Blouin meuble la durée et habille l’espace un court moment laissé au silence. Après avoir donné la sensation d’une violence intime, la danseuse réagit comme pour reprendre possession d’elle-même. Deux moyens s’offrent à elle : ceux de l’exorcisme, visant à l’expulsion (accroupissement, battements réguliers et énergiques des membres et du bassin, tension musculaire), ceux susceptibles de faire diversion psychologiquement ou de dévier physiquement le foudroiement, telle une judoka diffusant lors de sa chute l’onde de choc sur le tatami en frappant le sol de ses bras.

De fait, l’excès d’énergie dont traite Bataille, sublimée par la maîtrise du corps, accouche d’une série de postures, de métamorphoses, de sculptures. La part et le part (sans la chaise pour parturiente aidant jadis à mettre bas, en tirant profit de la gravité, ainsi que le note Dominique Dupuy dans Reliement) sont indissociés. Malgré tout, malgré la peine endurée figurée par la pièce, celle-ci n’a rien d’expressionniste. La beauté plastique de l’interprète de Pour fait songer aux épures féminines d’un Hans Arp plutôt qu’aux contorsions tourmentées, paroxystiques, d’un Auguste Rodin. La pâleur de chair de Paige Culley contraste le plus souvent avec les modulations gris-bleu de la lumière designée par Hugo Dalphond avant de se fondre dans la blancheur clinique du tapis de danse.

La pièce pèche sans doute un peu par sa répétitivité même, autrement dit par son absence de surprise ou de suspens(e), mais malgré sa crudité, elle n’est ni obscène ni cruelle.

 

> Pour de Daina Ashbee a été présentée les 12 et 13 octobre à la Friche belle de mai dans le cadre du festival Actoral