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<i>Littéral</i> de Daniel Larrieu, Littéral de Daniel Larrieu, © Benjamin Favrat.

À bout de souffle

Le festival June Events s’achevait le 17 juin dernier avec une riche soirée. Les spectacles de Manuel Roque et de la compagnie de Daniel Larrieu ont mis en lumière la marche, pour la réinventer.

Par Alice Bourgeois publié le 28 juin 2017

Et de battre son cœur s’est-il arrêté ?… Le battement haletant, presque oppressant, qui sourd avant même l’entrée de l’artiste et l’accompagnera jusqu’au bout, n’est-ce pas un cœur qui bat ? L’apparition du jeune danseur Manuel Roque, en trombe et en baskets, jogging, tee-shirt, est tout en épure.

Bang bang est un défi, un contre-la-montre. L’enjeu ? L’exténuement des capacités physiques du danseur. Pendant cinquante minutes, à partir d’un rythme de base, le danseur « reste vertical ». Durant le premier quart d’heure, il multiplie les flexions de genoux, convoquant plus tard les pieds, qu’il tape, les jambes, qu’il lance, les bras, qu’il étire, pérégrinant dans la salle, fidèle au rythme de base : 1-1-1-3/3/3/. Ses postures font tenter penser à un cheval au trot ; tantôt, au papillon ou au kangourou qui s’élance…

Le minimalisme à l’œuvre, qu’on pourrait rapprocher de la « non-danse », est le creuset de plusieurs influences, celle de Marie Chouinard, bien sûr, celle aussi d’autres chorégraphes avec lesquels Manuel Roque a travaillé (les Québécois Dominique Porte, Sylvain Eymard, Paul-André Fortier…) ; un héritage que le danseur de 37 ans dit avoir du mal à quitter mais qu’il se veut prêt à assumer, pour mieux affirmer sa voix.

p. Marilène Bastien

Ce régime intense de répétition n’est pas sans danger pour le spectateur. Néanmoins, comme autrefois chez les Grecs, quelle terreur et quelle pitié le spectacle ne provoque-t-il pas. Il arrive à Manuel Roque de chanter, de souffler bruyamment pour exorciser sa fatigue. Le Clair de lune de Claude Debussy, une pièce suave et mélancolique, de celles qu’on qualifie d’« impressionniste » –  pour toutes les correspondances qu’elle présente avec le mouvement de peinture – surgit au cœur de cette extrême tension -– un peu plus tard, une main de velours nous introduira dans les plaintes ombrageuses de Chopin (Préludes). Ce medley personnel se complète énigmatiquement par des voix russes (on apprendra qu’il s’agit du film de science-fiction Solaris, de Tarkovski) puis américaines, avec un extrait de 2001, L’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick (l’ordinateur HAL a pris contrôle du vaisseau spatial).

Si la prouesse physique attise le regard du spectateur, une métamorphose a bel et bien eu lieu au cours du spectacle. Étrange catharsis, où l’abandon au mouvement précipite la mutation, où du corps, épuisé et déboussolé remontent des créatures étrangères… Les repères se brouillent. C’est que Manuel Roque aime à dire qu’il danse pour « se perdre ».

 

Le savoir-marcher

Dans Littéral, de Daniel Larrieu, un énigmatique balai trône au centre de la salle. Un balai ? Un ballet ? Un balai pour chasser le ballet, ou un ballet pour chasser les balais ? Libre à vous de décider.  

L’homme entame la danse en personne, vêtu d’une longue gaze grise. Des gestes marqués par la simplicité et la douceur, sur un son électro-pop : « Devant la course à l’émergence et au jeunisme de la danse, il me paraît comme un acte nécessaire de présence et de transmission que de rappeler l’importance d’une démarche proche des poètes, discrète, bâtie par la seule force du geste et du mouvement construit. » Daniel Larrieu parle encore « d’architectures dansées ». On marche beaucoup dans cette pièce, en duo, en trio, en groupe, on dessine des trajectoires, des accidents, des variations, dans une rapidité relative ; souvent, le bras tendu devant soi, comme pour montrer qu’il faut chercher, anticiper, se préparer où aller.

Où aller ? C’est une question posée par la pièce. Habillé de rose bonbon, le quintette de jeunes danseurs qui danse à la suite du mentor assume avec fraîcheur et spontanéité cette recherche joyeuse, ponctuée de moues, de jeux et gestes puérils. En un sens, les danseurs se livrent à une gymnastique douce ; leurs gestes font quelquefois penser à ce jeu d’enfant où, à l’aide de ses bras et ses jambes, on tente de dessiner une lettre : « Littéral », l’alphabet de la danse et de l’éveil à la vie. Les musiques de Karoline Rose, Jérôme Tuncer et surtout Quentin Sirjacq apportent leur note fluide, planante et généreuse aux errances et envols des danseurs.

Il n’est donc pas question de réinventer une langue mais, comme l’a signifié Manuel Roque, retrouver une simplicité perdue : décélérer, explorer, s’ouvrir, s’amuser, se souvenir. Victor Hugo disait : « Créer, c’est se souvenir. » Pas après pas, geste après geste, intimement fouillé, creusé, individué, le spectacle se construit dans la modestie et le plaisir, imposant son rythme sans excès, sans démesure. Simplement dans la conscience de soi.

 

> Bang Bang de Manuel Roque et Littéral de Daniel Larrieu ont été présentés le 17 juin à l’Atelier de Paris dans le cadre du festival June Events