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© p. Jean-Marie Binet & Olivia Aine, pour Mouvement
Reportages Pluridisciplinaire

Sculpte ou crève

100 % combattante, la Légion étrangère réunit près de 150 nationalités sous le drapeau français. Soldat d’élite prêt au sacrifice suprême ou criminel blanchi par une institution militaire opaque ? Le légionnaire nourrit de nombreux fantasmes. Ni héros, ni mercenaires, des anciens contrecarrent ces clichés : peintre, photographe, sculpteur ou chanteur lyrique, tous ont porté le képi blanc.

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 7 sept. 2017

 

 

«Bienvenue au musée de la Légion étrangère ! » Sourire éclatant, voix télégénique et uniforme impeccable, le capitaine Seznec présente ce qu’il appelle la « maison de famille du légionnaire » située à Aubagne, à proximité de l’état-major. C’est ici que la jeune recrue signe son premier contrat et clôt son instruction initiale par une visite obligatoire du musée. À l’entrée de l’exposition Légion et cinéma, quand le 7e art s’empare du képi blanc, l’adjudant-chef Nydrle se réjouit de la publicité qu’a faite Jean-Claude Van Damme à la fin des années 1990 : « La plupart des gens qui se sont engagés à cette période ont vu Légionnaire et ont voulu partir à l’aventure, comme lui. » Outre le portrait viril, glamour et parfois fanfaron du légionnaire de cinéma, le commissaire de l’exposition s’enorgueillit à l’évocation de l’écrivain italien Ricciotto Canudo : l’inventeur de l’expression « 7e art » était engagé volontaire dans la Légion étrangère en 1914. L’anecdote n’est pas pour déplaire à ce corps de l’armée de terre 100 % combattant qui, depuis sa création en 1831 et son rôle de premier plan dans les guerres coloniales, s’est forgé un mythe à grand renfort de récits héroïques, de dogmes, symboles et traditions. Et la vie du légionnaire, régie par un « code d’honneur », doit s’y conformer. Composée de 150 nationalités différentes – parfois recrutées sous identité déclarée – la Légion peine malgré tout à étouffer la réputation de lessiveuse à criminels qui lui colle à la peau. Le capitaine Seznec, conservateur du musée, préfère souligner que des artistes célèbres sont passés dans ses rangs : Blaise Cendrars, Nicolas de Staël ou encore Hans Hartung. 

L’institution aime garder dans son giron certains anciens légionnaires qui pratiquent une activité artistique. C’est le cas de l’ex-adjudant-chef Victor Ferreira, devenu photographe, qui inaugurait en 2014 le musée, fraîchement rénové, en présentant sa série des « hommes sans nom » de la Légion à travers leurs tatouages (La Légion dans la peau). Après 20 années de service achevées comme officier à la communication, le portraitiste espère réhabiliter le légionnaire comme « un être de chair et de sang, avec une sensibilité, une famille et un vécu particulier qu’est celui de la Légion étrangère, unique dans le monde ». Un exercice de normalisation bien à propos quand l’opération Sentinelle, lancée en 2015, et l’état d’urgence autorisent le déploiement dans l’espace public de 10 000 soldats, légionnaires compris.


 

 

Peindre pour les troupes 

Le musée s’apprête à acquérir une toile de Paul Anastasiu, un autre ancien, couronné peintre officiel des armées au seuil de sa carrière militaire. Installé à Bagnols-sur-Cèze, pas loin de son ancien régiment de Laudun, il consacre ses journées à la peinture et aux travaux du « restaurant-galerie » qu’il vient d’ouvrir avec sa compagne. « Il y a peut-être plus d’artistes à la Légion que dans d’autres corps de l’armée, parce qu’elle englobe des univers très différents, avance-t-il, accoudé au comptoir de son restaurant, sous l’une de ses imposantes marines. Il y a eu des voleurs et des baroudeurs mais aussi des avocats, des médecins ou encore des princes. »

 

Avant de porter lui-même le képi blanc, ce fils de professeur d’arts plastiques a été séduit par March or Die de Dick Richards (« Il était une fois la Légion » en français). Le film a nourri des fantasmes que ne lui procurait pas son poste d’instituteur dans la Roumanie de Ceaușescu. Avec la révolution de 1989 puis l’ouverture du pays, la Légion étrangère s’est dessinée comme une porte d’entrée vers l’Ouest. « C’était s’engager ou faire demi-tour », affirme Paul Anastasiu qui a dû franchir illégalement six frontières pour rejoindre la France. « La première chose que l’on te dit en entrant à la Légion, c’est qu’il n’y a pas de Rambo. Surtout quand tu arrives à la ferme de Castelnaudary. » Situé entre Toulouse et Carcassonne, ce régiment d’instruction a été blâmé en 2009 pour mauvais traitements. « Les cinq premières années [la durée du contrat initial – Nda] sont les plus dures, concède le peintre à l’allure corpulente et débonnaire. La vie à la Légion n’est pas rose, il y a des choses difficiles à encaisser, même pour un légionnaire poussé à résister psychologiquement aux épreuves. Après on s’habitue, comme dans tout métier. » Au bout de 15 ans de service, l’appel de la création a été plus fort que celui de la Légion. « J’ai eu très tôt la révélation quasi religieuse de consacrer ma vie à l’art », certifie Paul Anastasiu. Pétri d’une culture artistique académique transmise par son père, il n’a jamais abandonné ses pinceaux : il les mettait à contribution pour « égayer le moral des troupes » pendant ses opérations en Somalie ou en Bosnie, en peignant des fresques sur les murs de leurs camps. Aujourd’hui, en plus de répondre aux commandes d’une clientèle essentiellement issue de la sphère militaire, Paul Anastasiu assume ses fonctions de peintre officiel de l’armée. Ce statut exclusivement honorifique, délivré par le ministre de la Défense, impose de produire tous les deux ans une œuvre pour le Salon des artistes officiels – à titre exclusif et gracieux. Le thème de cette année : « Le soldat dans la cité ». Ils sont ainsi une quarantaine d’artistes réunis sous la présidence de Patrice de La Perrière, directeur de la revue Univers des arts et invité du média d’extrême droite Radio Courtoisie. Le président d’honneur de l’association n’est autre que Jean-Claude Lesquer, le colonel responsable de la destruction du navire de Greenpeace dans l’affaire du Rainbow Warrior en 1985. 

L’artiste se défend de donner dans le religieux et le politique. Il n’a pas peint le portrait du général Marcel Bigeard pour sa pratique de la torture pendant la guerre d’Algérie, ou encore celui du général Salan pour sa qualité de chef de l’OAS ou sa participation au putsch de 1961. « C’est aussi le militaire le plus décoré de France, nuance l’ancien soldat. Je me considère comme un peintre d’histoire. J’ai des clients qui sont de gauche et d’autres de droite. Je ne veux insulter ni les uns ni les autres. » À l’appui, ses autres toiles : le portrait du prince des Comores, des scènes de bal ou encore des animaux. L’artiste entend néanmoins exalter le mythe du légionnaire et les symboles de l’institution avec toute la grandiloquence que permettent la peinture à l’huile et la technique au couteau. « Des années après avoir quitté la légion, il y a une nostalgie de la camaraderie et du voyage » avoue-t-il sous l’enseigne de son restaurant : une carte du monde peinte en fonction de ses « campagnes » passées.

 


Rompez, sculpteur 

Ancien camarade d’opérations, compatriote roumain et confrère artiste, Gabriel Robu vit entouré de reliques militaires, sous plastique pour la plupart : ses médailles, son uniforme et les drapeaux du 2e régiment étranger de parachutistes de Calvi. Une pièce entière de sa mansarde en région parisienne est réservée à ses sculptures en bois, soigneusement emballées. 15 années de Légion étrangère et plus encore de sculpture sommeillent ici, sans qu’aucune de ces deux vies n’exclue l’autre. Dès la fin de son contrat initial, ses supérieurs l’autorisent à pratiquer son art dans l’atelier de menuiserie du régiment. Sur son temps de repos, bien entendu. En échange, Gabriel Robu leur confectionne des cadres et se charge de fabriquer des cadeaux de départ. Un accident de parachute et une moelle épinière ruinée n’ont pas suffi à convaincre la Légion de le remercier. « Je suis devenu inapte à faire du commando donc ils m’ont envoyé d’office au régiment de Castelnaudary. » Cette assignation, le sculpteur la vit comme une mise au placard. Malgré les exhortations de sa hiérarchie à renouveler son contrat, il prend sa retraite anticipée un an plus tard. Il faut alors se reconvertir. Son savoir-faire en matière de sculpture sur bois et pierre, hérité de parents artisans, lui ouvre des chantiers de restauration au cimetière du Père-Lachaise, dans de riches appartements parisiens ou pour des marques de luxe. « Je faisais ça pour me nourrir car je n’arrive pas à vivre de la sculpture », confie le cinquantenaire qui consacre ses 900 euros de pension militaire à son loyer. 

Qu’importe, « la sculpture coule dans mes veines », renchérit Gabriel Robu qui considère ses sujets à caractère militaire comme des œuvres commerciales, plus appropriées au salon du gouverneur de Paris ou aux amicales des anciens légionnaires. En dehors de ces cercles, il explore les cicatrices du bois et se tourne vers l’abstraction. « La sculpture, ce n’est pas grâce à la Légion, assure l’artiste, chimiste de formation passé par l’armée roumaine. En arrivant, tu dois oublier tout ce que tu connais, c’est la doctrine. Les cadres se méfiaient de moi parce que je n’avais pas la tête de quelqu’un qu’on pouvait plier. En 15 ans de Légion, j’ai toujours fait les choses facilement ! » D’autres ne supportent pas. « Dans les cinq dernières années il y a eu quatre suicides » souffle-t-il. Sa fierté de légionnaire ne semble avoir d’égale que celle de l’artiste autodidacte, intarissable sur les différentes qualités des bois, nettoyant et taillant chaque racine à la main, chérissant ses outils. Il balaie l’idée de postuler au titre d’artiste officiel des armées – trop de paperasse et pas de rémunération. Sans transition, Gabriel Robu déballe un gigantesque autoportrait sculpté à Calvi et qu’il a nommé Moi ou Danjou. L’officier vénéré de la Légion étrangère Jean Danjou portait lui aussi une fine moustache et une barbe en pointe. Alors que les gradés prisaient l’œuvre pour sa ressemblance avec le héros de la bataille de Camerone, les camarades russes se photographiaient aux côtés du sculpteur, contents de poser avec Lénine.

 

 

JCVD ? Un guignol 

Autre ambiance au 2e REP de Calvi pour Frédéric Lancelot, visage massif et coupe en brosse : « Là-dedans, il fallait se battre en permanence. C’était des gaillards, je devais m’affirmer pour rester dans le moule. » Cet enfant de la Ddass jugé « forte tête, rebelle et antisocial » a été déclaré « non réengageable » au bout de 12 ans de service. En 1995, quand il quitte l’armée à 29 ans, le retour à la vie civile est rude : « Six mois dans la rue comme un clodo avant de trouver du travail, mais sans domicile fixe. » Un cas loin d’être isolé selon Jacques Bessy, président d’une association de défense des droits militaires, à l’origine d’un rapport dénonçant, notamment, les pratiques de la Légion étrangère. Frédéric Lancelot a pris ses distances avec les amicales et multiplie les « petits boulots » – agent de sécurité et de protection rapprochée, chauffeur de maître et routier – jusqu’à un grave accident de camion. « J’ai dû changer de voie parce que j’étais handicapé. C’est à cette période que je me suis tourné vers le cinéma. »

Ni école de théâtre, faute d’argent, ni castings, faute de temps, le garde du corps écrit ses propres scénarios entre deux missions. Il s’y fabrique des premiers rôles sur mesure, toujours nourris par sa propre expérience, avec un goût prononcé pour le polar, le drame ou l’horreur. Avec Camarón de Tejada en cours d’écriture, l’ancien légionnaire aspire à donner sa vision de ce combat mythique, livré pendant douze heures par la Légion étrangère au Mexique. Il rit à l’évocation du film Légionnaire ou de JCVD, un « guignol » contrairement à ses idoles américaines, Al Pacino ou Stallone. Il était une fois la Légion ? : « Bien fait mais romancé à mort. Il faut faire des films réalistes ! martèle-t-il. Celui qui a fait la Légion c’est celui qui rentre à Castelnaudary pour l’instruction. Un officier sorti de Saint-Cyr restera toujours à la solde d’un gouvernement. S’il est trop proche de ses hommes, il se fera virer. » Pour Frédéric Lancelot, Français déclaré sous identité canadienne, « la tradition séculaire d’accueil et d’intégration de la France » mise en valeur par l’institution, n’est qu’un slogan. En particulier le certificat de bonne conduite, dont l’obtention conditionne la régularisation des légionnaires, une mascarade : « Le pire, c’est qu’ils me l’ont donné à moi ! », ironise-t-il en évoquant ses échauffourées avec les gradés. Alors que d’autres, plus dociles, en sont privés en même temps que d’un titre de séjour. L’un de ses projets de long-métrage rend hommage à sa trajectoire d’adolescent passé de foyers en familles d’accueil, recherché par la police, et pour qui la Légion, c’était la deuxième chance. « Actuellement, ce n’est plus le cas. Pour s’engager, il faut avoir un casier vierge et un diplôme, assure-t-il. Et ça, c’est dommage. »

 

 

 

Un stradivarius en gorge 

Le parcours de Patrick Féré pourrait tout aussi bien inspirer un scénariste. À 13 ans, il se rend lui-même à un juge des enfants pour échapper à des parents violents. À 18 ans, il s’engage dans la Légion étrangère sous nationalité luxembourgeoise, mais un problème de santé le renvoie à la vie civile avant la fin de son contrat initial. Au milieu des années 1980, il se reconvertit donc en détective privé et aurait même participé au démantèlement d’un réseau de pédophiles qui mouille magistrats et personnalités politiques. Comme « être détective, c’est d’abord un jeu d’acteur », il s’exerce aussi à l’imitation dans de célèbres cabarets parisiens. Pour lui une passion n’arrive jamais seule, Patrick Féré est donc aujourd’hui chanteur lyrique et instructeur de pencak-silat, un art martial d’origine indonésienne. Son physique sportif lui permet de compléter ses fins de mois en étant modèle pour une marque de montres.  Les bras couverts de tatouages, ce baryton verdien – une voix rare et recherchée à l’opéra – joue avec les étiquettes : « Le bel canto, c’est comme le porno, il faut avoir l’organe pour. »  Sa désinvolture gouailleuse tranche avec le manque de confiance dont souffre encore cet autodidacte. 

« Vous avez un stradivarius en gorge mais vous ne savez pas en jouer. » Cette phrase, jetée par une professeure de chant, suffira à lancer Patrick Féré dans une conquête, à rebours des conventions, de cet art réputé élitiste. « Ce qui fait ma force, c’est ma puissance vocale. Pas ma capacité à lire la musique, argue-t-il. Pavarotti lui-même refusait d’être un "chanteur solfégique". » L’ancien légionnaire en sait gré à un chef de chœur, Jacques Charpentier, de l’avoir engagé dans son groupe vocal Arpège et conduit sur les planches de l’auditorium de Bordeaux en 2014 : il n’avait pas encore poussé la porte d’un conservatoire mais savait chanter Mozart en hébreu. Le baryton sait puiser dans ses ressources : « C’est comme la Légion, plutôt mourir que d’abandonner. » Légionnaire un jour, légionnaire toujours, même si l’on est taxé « d’élément perturbé capable de mettre en échec l’institution ». À 54 ans, Patrick Féré se plie plus volontiers à la discipline lyrique, pas si éloignée de celle de l’armée, où le culte du chef est fondamental. « On ne discute pas les ordres d’un professeur de chant lyrique – à cause de ça, j’ai pris des bouquins dans la tronche, confesse-t-il. Certains ressemblent à des sergents… On ne vous fait pas ramper mais presque. »

 

 

 Photographies et set design : Jean-Marie Binet & Olivia Aine, pour Mouvement