À Domicile Vibrations en cours, par le groupe que guidait Virginie Thomas, © Sylvie Roué

Nouveaux rituels en Bretagne

Depuis 10 ans, le bourg de Guissény fait art de sa participation à des projets de danse et performance, impulsés par des créateurs parmi les plus pointus. À portée de rencontres et d'environnement, le geste partagé instille des significations aussi peu prévues qu'éminemment politiques.

Par Gérard Mayen publié le 23 sept. 2016

Il y aurait mille manières de parler du projet À domicile, qui vient de fêter fin août sa 10e édition.

Ce projet fut lancé, à l'origine, par Alain Michard, artiste chorégraphique qui résidait non loin de Guissény, village de 2000 habitants, vers le bout de la pointe nord-ouest du Finistère. La municipalité, alors conduite par Huguette Prigent, y eut la curiosité d'accepter un principe d'accueil chez l'habitant d'un certain nombre d'artistes en résidence, le temps de développer des projets partagés avec la population dans son environnement. Au centre chorégraphique national de Rennes, Anne Kerzhero et Thierry Boré s'engagèrent activement dans cette dynamique qui faisait sortir leur institution du seul contexte urbain privilégié. Aujourd'hui Mickaël Phelippeau, en tandem avec Marcella Santander, a pris la suite d'Alain Michard à la direction artistique. 

L'une des meilleures manières de parler du projet À domicile serait de donner la parole à des habitants de Guissény qui ont choisi de se lancer dans cette aventure alors que rien jusque-là ne les avait rapprochés de l'univers de la danse contemporaine. Loïc Touzé vient de s'en acquitter magnifiquement dans un film à peine terminé. Son titre : Dedans ce monde. Le support filmique est bien le meilleur pour restituer de manière sensible les bouleversements provoqués chez ces personnes. Ils ont vécu une rencontre effective et patiente, à échelle très directement humaine, permettant d'envisager des liens entièrement nouveaux, dans un contexte partagé.

Retenons deux citations. Elles émanent de Tom et Jean, deux ados qui ont travaillé avec Martine Pisani. Tom et Jean s'expriment devant la caméra, partant de leur expérience créatrice au côté de la chorégraphe Martine Pisani : « Cela éveille quelque chose dans notre inconscient, qui nous sert aussi dans la vie ; on sait même pas comment. » Ou encore, l'idée que ces pratiques font « se retrouver complètement ailleurs, vraiment dans un tout autre monde. Mais si on en a besoin à un autre moment, nous maintenant, on sait comment y aller, dans ce monde. » Voilà quand même un transport qui paraît d'une autre portée que les seuls jeux vidéo ; mais aussi que l'intimidation par la seule éducation scolaire (non) artistique.

 

En provenance de Notre-Dame des Landes

On aura passé cinq journées en observation à Guissény. Trois en fréquentant les ateliers au travail. Deux en suivant les restitutions publiques de ces ateliers, tout au long du week-end. On a choisi d'en retenir des croquis fugitifs. Également de les relier à des réflexions d'artistes, lorsque la démarche de ceux-ci se préoccupe directement des paramètres politiques qui affectent leur temps. Tous les artistes ayant un jour œuvré dans le cadre d'À domicile y étaient invités pour marquer cette 10e édition. 25 étaient présents, au travail et dans la rencontre.

Pareille convergence éphémère n'a rien à voir avec les conditions conventionnelles de la production et programmation saisonnière et festivalière. D'autant qu'il ne s'agit pas de n'importe quels artistes. Bon nombre d'entre eux développent de longue date des pratiques et des prises de position qui contredisent en actes les conditions dominantes du marché du spectacle – fût-il d'économie publique – évoquées ci-dessus.

Première image, quoique discrète, dès le début de la première journée de restitution des travaux d'ateliers. Les élus tiennent leurs discours. Mais à deux pas, c'est tout un manège, autour d'une voiture aux portes grandes ouvertes. Dominique a vécu cette semaine dans cette voiture, en provenance de Notre-Dame-des-Landes. C'est un choix de stricte autonomie. Pendant que les propos institutionnels se développent, elle vaque calmement à sa toilette du matin, à l'aide d'une bassine ; à son petit déjeuner, sur un gaz de fortune.

 

Objets d'hypothèse, d'expérience, d'essai

Dominique n'est pas seule. Ces gestes quotidiens intègrent le projet conduit à Guissény par Barbara Manzetti. Son intitulé : Quel est ton nom qu'on ne peut effacer ? Quelle est la portée de cette situation infime, néanmoins radicalement décalée ? « L'artiste, ça n'est pas un nom sur une affiche. L'artiste, c'est un déplacement. L'artiste surgit de la mer, émerge d'une situation » propose Barbara Manzetti. Elle a elle-même renoncé à son statut d'intermittente du spectacle : « Parce que je ne fais pas de spectacles. Parce que je ne peux pas cocher la case des formulaires de contrôle certifiant que je cherche du travail. Je travaille en permanence. Parce que c'est la vie, qui est une performance. »

Elle travaille en arpentant la banlieue – « où sont les vraies lieux de vie » –, en rôdant la nuit, au contact des nomades, des Tziganes, « parce que eux pratiquent l'infiltration, la disparition et inventent de véritables solutions qui bouleversent les représentations installées ». Sa conclusion : « L'artiste n'a pas à être là où on l'attend ». Quant à Dominique, sa partenaire d'atelier, elle invite à une visite sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes : « Vous ne pouvez imaginer une expérience de la vie si tranquille, à une échelle absolument concrète. Si on y trouve de la tension, c'est dans les zones de transition avec le règne de la loi. »

Ça n'est pas un hasard si Dominique, zadiste, se soit aussi infiltrée dans l'atelier de Jennifer Lacey. Après plusieurs jours de travaux, on voit cette chorégraphe parader dans de grands éclats de rire, dont elle n'est jamais avare : « Bon, allez, finalement, je vais faire une pièce » s'exclamait-elle. Hormis l'humour, il faut bien retenir qu'à Guisseny, la question d'une production n'est qu'une hypothèse, un objet d'expérience, un essai : « Il me semble que c'est beaucoup plus risqué pour un artiste que d'arriver et montrer son spectacle tout près » apprécie Huguette Prigent, parmi les habitants impliqués dans À domicile.

 

Rituels de décroissance

La performance de l'atelier de Jennifer Lacey file tout un texte, rédigé par ses propres participantes, à propos de la notion de « danse rituelle » : « Danse rituelle pour se rendre compte de ce que l'on fait, touche et respire ; pour ramener de la beauté là où il n'y en a pas. » On entend cela alors que la question des rituels s'est déjà bien installée dans notre esprit. Question de sens à la danse. On va y revenir.

Deuxième croquis. Ce même samedi. Mais en fin d'après-midi, pour la dernière restitution de plein air de ce jour. Lieu : les rochers du Barrachou, en bordure de l'estuaire qui fait baie de Guissény sur l'océan. Si la commune est littorale, elle n'est en rien station balnéaire. Le contact des mondes humains et aquatiques se fait de manière brusque. Sans concession. Et chaque soir en réunion, les artistes s'inquiètent de vérifier au quart d'heure près ce que seront les horaires de la marée du lendemain, donnant leur cadre à leurs propres performances. On n'observe pas cela dans n'importe quel festival. Les granits du Barrachou crient ce rude contact, en lançant vers le ciel des formes déchirées, torturées, bonnes pour la légende.

Matthias Poisson y a travaillé avec une dizaine de participants à des « rituels de décroissance », dit-il. On l'éprouve en pratiquant soi-même par de tout autres canaux que ceux, réputés efficaces, du regard : des liens sensoriels collectifs se tissent avec un paysage, jusque-là non perçus. « Plutôt que de paysage, depuis quelques mois je préfère parler d'espace public » mentionne l'artiste en faisant référence au contexte des attentats. « Comment construit-on le commun ? En partageant nos différences dans cet espace » poursuit-il.

De quoi le décider à « aller toujours plus à l'essentiel ». Encore faut-il aiguiser les outils sensibles qui nous rendent aptes à saisir l'espace, ses limites, ses failles, ses possibilités, à rebours des cadrages, usages et contrôles grossiers dont il est communément l'objet. Que peut apporter le savoir sensible de la danse à l'appui de cet enjeu ? « Je suis profondément laïc » certifie Matthias Poisson, « mais bien obligé de constater les puissances incroyables des religions. Face à cela, nos recherches pourraient-elles produire des rituels puissants, mais qui seraient sans dieu ? Des rituels donnant accès à des choses invisibles qui courent dans ce monde. »

Les propositions artistiques amènent les habitants et les visiteurs de Guissény à envisager de manière nouvelle l'imaginaire qui les relie à leur espace. Photo : Sylvie Roué 

 

Renouvellement imaginaire d'un environnement

Au final de la performance au Barrachou, Ethan Cabon dévale comme un cabri les vertigineux rochers, sautant de parois en crevasses. C'est de toute beauté, car ce jeune homme n'en finit plus de grandir – physiquement – mais encore de grandir – moralement – dans sa fréquentation assidue des ateliers d'À domicile, depuis tout ado. À cet instant, on se dit que c'est tout bambin qu'il a commencé à user ses baskets dans le chaos de Barrachou. Et que c'est un bouleversement de l'art, si propre à Guissény, que cette course exaltée dans l'espace mute en un fait chorégraphique. Tous les gamins montent aux rochers. À Guissény, certains y dérouleront beaucoup plus de liens.

Croquis suivant. Dès la première restitution du lendemain matin. Orchestrée par le chorégraphe brestois Gaël Sesboué. Comme émergeant de dessous la terre, deux hommes en viennent à se hisser dans un chêne. Impressionnante ascension, autant que délicate, tant il s'agit d'une danse, où le souple jeu des répartitions gravitaires produisent l'illusion d'une douce évolution, délicate et amoureuse du végétal, là où sont requises pourtant des prouesses de challenge sportif.

Dans ces instants de suspension en élévation, on croit vivre la figure inversée de la descente des rochers du Barrachou la veille au soir. De haut en bas. De bas en haut. Du littoral au sous-bois. Le symbole est fort. Quel bambin ne s'est pas escrimé un jour à monter dans les arbres ? Mais soudain on réalise : l'un des deux grimpeurs est Hervé Cabon, le propre géniteur du jeune Ethan de la veille. Voilà que la question des transmissions se glisse activement dans celle du renouvellement imaginaire du lien à un environnement. Un pays.

Pour cette seconde journée, ne se trouve-t-on pas à Saint-Gildas, un hameau de la commune de Guissény ? On y est en plein bocage. Oubliée, la mer. C'est ici une Bretagne de brumes, de chemins creux, de croix percées, de fontaines sourdes, de four à bois, de bassins dérobés. Ce lieu aurait pu mourir à tout cela, comme il en est allé des neuf dixièmes du bocage breton, quand les années 1960 l'abandonnèrent aux technocrates de la conversion à l'agriculture industrielle, arasant tout sur le passage de leurs bulldozers.

Mais à Saint-Gildas, la famille de la fermière Marie-Thérèse tient tête, déjà satisfaite de gagner sa vie à coup de méthodes traditionnelles. Ce fut une guerre de résistance. Le territoire est une guerre. Aux chorégraphes de daigner y réfléchir aussi. Ce dimanche, Marie-Thérèse est de sortie dans le pré à côté de sa ferme, pour le grand repas breton d'À Domicile. Largement engagée dans sa neuvième décennie, elle vous parle, comme si c'était hier, de la terrifiante blessure morale de sa vie : à l'âge de six ans elle quitta son hameau, ne parlant pas un mot de français, pour plonger en milieu francophone au bourg d'à côté, pensionnaire ne rentrant à la maison qu'une fois par trimestre, abandonnée au sadisme de religieuses pratiquant le nettoyage linguistique ethnique avec autant d'ardeur que les hussards noirs jacobins.

 

Trudi Entwistle a fait œuvre dans la baie en puisant directement dans la ressource des algues, dont la prolifération est une grande préoccupation dans la région. Photo : Sylvie Roué 

 

Hors contemporanéité indexatoire

Aujourd'hui Saint-Gildas vit d'ardeur associative, autour de personnalités telles que Dédé, acharné à faire vivre musiques et danses bretonnes. Dans la joie. Or Dédé n'est pas le dernier des performeurs contemporains lancés dans les ateliers d'À domicile. Depuis ce matin, il cuit le porc à la broche, et le far au four. Mais hier, il était en scène au côté de Jean-Claude. Ces deux hommes, villageois bretons d'âge mûr, dans d'étranges accoutrements de cow-boys d'opérette, filaient la performance radicale, l'un hissé sur son échelle jouant au basket avec des pierres sonores lancées dans un bidon, l'autre n'en finissant plus de dérouler et enrouler une interminable corde.

Verticalité. Horizontalité. Silence. Vacarme. Sous la houlette de la chorégraphe Carole Perdereau, on aurait cru du Superamas grand teint. Cela donné dans un ancien bâtiment scolaire aujourd'hui aux allures de squat, murs tagués aux accents du printemps dernier : « penser le changement, plutôt que changer le pansement ». Ou encore : « la société a la jeunesse qu'elle mérite ». Quand on en est à de tels degrés de déplacement, de métamorphose, de brouillage entre attachements traditionnels et partages d'aujourd'hui – également d'audace à se montrer improbable devant l'assemblée novice de ses concitoyens – on se dit qu'un art éminemment politique, défiant les catégories closes de la « contemporanéité » indexatoire, se bricole à Guissény, loin des logiques de scène nationale (même si celle que Quartz à Brest y apporte un soutien méritoire).

À part quoi, toutes les performances de ce dimanche à Saint-Gildas, tendaient à des pratiques de communions et déplacements à l'écoute des significations enfouies d'un cadre naturel et historique d'exception. Ces nouveaux rituels en Bretagne auraient presque risqué de s'empeser, s'ils ne s'étaient conclus sur les grands ploufs et les grands pafs de Marta Izquierdo Muñoz. Ses audaces insolentes rappelant que la danse, débordante, tient aussi à la jubilation du jeu. Montons aux arbres. Dévalons les rochers. Mais en guettant l'heure de la marée. Comme de nos soulèvements.

 

> À Domicile a eu lieu du 29 août au 4 septembre entre le bourg du Guissény et Saint-Gildas