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Reportages Pluridisciplinaire

Made in Berlin

En parallèle du festival Tanz Im August, la Tanznacht donne exclusivement dans le local avec une programmation d’artistes qui œuvrent dans l’inspirante capitale Allemande. L’idée de « gefährten » (compagnon) accompagne l’édition 2016 de cette biennale à la recherche de formes performatives qui transforment la danse et le mouvement en une forme sociale.

Par Léa Poiré publié le 23 sept. 2016

Aux Uferstudios, vaste friche industrielle des quartiers Nord, cheminée d’usine et bâtiments bas comme décor, des spectateurs flânent une bière à la main, un barbecue gluten-free réveille les papilles. Tout coïncide avec l’imaginaire urbain de Berlin et de ses affiches collées décollées. Au mégaphone, on nous rappelle que des spectacles sont sur le point de commencer, direction le studio 3 pour rencontrer les performeurs fantomatiques d’Alexandre Achour.

Plongée dans une épaisse obscurité, qu’on apprendra à apprivoiser tout au long de la pièce, une voix s’échappe du haut d’un des gradins qui encadrent l’espace scénique. Les germanophones pourront compter sur le contenu du discours tandis que les autres se laisseront innocemment bercer par sa tragique mélodie. Une allumette craque, une odeur d’huile essentielle se diffuse, des ombres dansent dans un discret faisceau de lumière, quelqu’un crie, une femme s’allonge nue à la lueur d’un néon. D’apparitions en apparitions les trois performeurs nous prennent par surprise, s’amusent avec nos sens et nos affects pour ranimer les esprits évanouis de spectacles participatifs. Au gré de ses allers et retours, Alexandre Achour en pleine lumière décrit un groupe de visiteurs d’un musée qui, arrivant dans une salle entièrement vide, se demandent si l’œuvre est absente, s’il s’agit d’une nouvelle lubie d’un artiste conceptuel ou si l’art ne se trouverait pas simplement dans le fait de créer cet espace de discussion. Speaking about the ghost ne fait pas tourner les tables, mais sonde l’efficacité de la participation du public dans les spectacles passés et contemporains.

Speaking about the ghost, Alexandre Achour. Photo : Anja Beutler

 

A Piece for You – Report for two 

Le rendez-vous a été convenu à l’avance et c’est seulement à deux qu’on entre dans la yourte cosy de Thomas Lehmen pour se faire conter les incroyables récits du chorégraphe baroudeur. Au compteur : 85000 km, 29 pays, le tout en moto deux ans et demi durant. L’ensemble de son projet chorégraphique, A Piece for You, qu’il restitue aujourd’hui, s’est construit autour du concept lumineux et généreux du cadeau. En demandant aux participants de ce qu’il appelle « stations » de concevoir un cadeau immatériel pour une personne de leur choix, Thomas Lehmen s’est intéressé à faire entrer le mouvement dans la sphère privée des relations affectives. Les cadeaux, qui prennent la forme de situations, sont travaillés au cours d’une résidence et offerts par les participants aux personnes directement concernées lors d’une restitution publique.

Tout en dépliant la carte abimée de son voyage, faisant passer des photographies pour illustrer les anecdotes des « stations » disséminées aux quatre coins de la planète, le chorégraphe nous sert un café, questionne nos parcours et rapidement on se surprend à lui parler comme à un ami de longue date. Ses histoires se font et se défont, notre préférée : celle de Stefano, cordonnier extralucide qui sait lire l’histoire des gens en observant et en manipulant leurs chaussures. À la fin de la conversation, on repart avec une photo piochée parmi les souvenirs du chorégraphe et une envie brûlante d’aventures.

 

Chorégraphie vocale 

D’une performance pour deux spectateurs la jauge est encore divisée par deux. On se retrouve seul à seul englouti par le dispositif imaginé par Begüm Erciyas et Matthias Meppelink. Dans la pièce, trois installations prennent la forme de nuages noirs sur des trépieds dans lesquels on passe la tête, au préalablement chaussée d’un casque et d’un micro. À l’intérieur de chaque espace calfeutré, on découvre un script différent. Seul face au texte, il nous faut alors prendre une grande inspiration, mettre de côté notre timidité et décrypter à voix haute les mots couchés sur le papier. La narration est immédiatement mise en scène par les instructions glissées dans le texte qui nous demandent de chuchoter, de ralentir, de continuer. En régie, les auteurs écoutent et modulent notre timbre. Parfois méconnaissable, notre propre voix se déforme, se décale, s’alourdit, nous dérange, nous amuse ou nous agresse. Porté par un texte dramatique et une musique digne d’un film d’anticipation, on se fait un temps déborder par une expressivité exacerbée qu’un fou rire n’arrivera pas à calmer. Le spectateur-acteur unique de Voicing Pieces lit tout en s’écoutant parler. Sa voix, chorégraphiée, devient alors le lieu et la matière de la performativité.

 

> La Tanznacht a eu lieu du 27 au 29 août aux Uferstudios, Berlin, Allemagne