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Don Juan de la cie. Voadora Don Juan de la cie. Voadora © p. MA scène nationale
Reportages Danse Théâtre

Les vieux comme eux

Entamé depuis déjà une dizaine de jours à Montbéliard, le projet Don Juan, mené par la compagnie hispoano-portugaise Voadora nous a invité à une répétition, à trois jours de la première.

Rencontre avec la compagnie et les 22 participants de plus de 62 ans qui se sont prêtés au jeu.

Par Emmanuelle Tonnerre publié le 30 sept. 2016

Dès mai dernier, Ma scène nationale de Montbéliard a diffusé un appel à participants dans la presse locale, à la radio et sur son programme, proposant à des bénévoles de participer au projet Don Juan. La pièce, exclusivement interprétée par des volontaires, est jouée au même titre qu’un spectacle de Régy ou Castellucci, comme partie prenante de la saison artistique. « Ce théâtre a été construit avec l’argent des Montbéliardais au XIXe siècle et c’est important qu’ils puissent tous profiter de ce lieu. » précise Yannick Marzin.

 

Vie active

Né au Portugal suite à une carte blanche du théâtre de Tondela, le projet Don Juan de la compagnie de Marta Pazos et Hugo Torres a déjà connu cinq versions. Le process, toujours le même, implique un groupe d’une vingtaine de participants retraités et une équipe artistique qui se divise entre les deux metteures en scène et quatre musiciens et ingénieurs du son qui créent en direct tout l’univers musical et sonore du spectacle. « On a voulu réfléchir à la relation que l’on entretient avec les personnes de la génération précédente, à ceux qui sont nos parents, nos grands-parents. On adapte notre critère d’âge en fonction du moment de départ en retraite du pays où l’on joue, c’est très important pour nous de travailler avec des personnes qui sont symboliquement sortis de ce que la société appelle la vie « active ». On s’est très vite rendu compte que l’on avait nous-mêmes plein d’idées reçues et qu’en fait, on avait moins de différences que de points communs. »

Don Juan de la cie. Voadora. p. MA scène nationale

 
 

La période de création, qui peut durer de deux mois entrecoupés à 15 jours d’affilés, se base sur une volonté de monter un spectacle « avec des gens, pas des artistes ». De 2h30 à 4h de travail par jour en fonction des âges et des énergies : « C’est très important que pour eux ce soit toujours un plaisir, qu’il n’y ait ni contrainte, ni pénibilité. Sinon ce projet ne sert à rien. » Coté spectateurs, on lit la joie sur les visages, mêlée à une certaine excitation à l’approche de la première : « Marta et Jena (son assistante) ont créé de telles conditions de confiance, d’intimité, que l’on a pu dire des choses que l’on n’aurait peut-être même jamais dites. Elles ont vu à travers nous à vitesse grand V. On a reçu beaucoup d’amour et de bienveillance. On sent depuis le premier jour qu’elles savent où elles vont. »

 

Alors, tu joues qui ?

De la pièce de Molière, la compagnie a gardé des scènes, la figure de Don Juan, les thématiques et ses dynamiques philosophiques : l’appétit de vivre, la séduction, le rapport à la mort… Qu’ils mêlent aux témoignages et aux envies des acteurs, à des bribes de leur quotidien.  « Y’a pas de rôles, pas de narration, c’est très onirique. L’équipe de Voadora s’est servi de la liste de nos compétences et de nos désirs, que l’on a faite dès le premier jour. Et finalement, chacun fait un peu des deux » explique un participant. Pour les metteures en scène, friandes de volontaires vierges de toute expérience théâtrale, il n’y a ni bien ni mal, il n’y a que des choses qui fonctionnent sur un plateau et d’autres non. « C’est ça qu’on a envie de faire avec eux aussi, leur montrer qu’ils sont beaux, que leur envie, leur appétit à faire est exceptionnel. Nous on ne fait qu’ajuster tout ça et permettre au groupe de tout donner. »

Certains ont déjà participé aux ateliers de la scène nationale, d’autres ont une pratique amateur certains sont des spectateurs de danse et de théâtre, d’autres non… « Mais on sent quand même, par rapport aux autres endroits où on a joué la pièce, que les participants sont plus familiers de la création contemporaine. En Espagne par exemple, il a fallu beaucoup plus de temps pour faire passer aux acteurs l’idée que chacun ne jouerait pas un personnage du début à la fin mais qu’on allait faire un travail beaucoup plus onirique, où tout le monde joue tout. Ici c’était plus évident et je crois que c’est lié au travail qui est fait toute l’année par le théâtre » précise Marta Pazos.

Bien que ces acteurs amateurs curieux se définissent tous comme de grands timides, après la présentation, au bord du plateau, les anecdotes fusent :

« Pour nous tous, il y aura avant et après Don Juan. Ça nous a permis de sortir de nous-même, d’aller plus loin que nos propres inquiétudes, nos propres réserves.

– Ca t’a permis aussi de draguer Yvonne ! (marrade générale)

– Avec des professionnels comme l’équipe de Voadora, on a tous donné un maximum de nous-même, on a amené beaucoup de choses et ils s’en sont servi pour monter le spectacle. Ça nous a permis de nous ouvrir, de nous exprimer. »

 

La vie devant soi

Profondément ancré dans une dynamique locale, « c’est très important pour le projet que les familles des acteurs, qui viennent les voir sur scène ou qui les reconnaissent, parce que c’est leur ancien prof, leur ancien voisin… déconstruisent leurs clichés, se rendent compte que ces gens sur scène sont comme eux, ils ont des envies, des nécessités physiques, des rêves… » explique Hugo Torres.

Et pour les participants, c’est pareil : « Si on est là c’est parce que je pense que la société en général a une très mauvaise idée de ce que sont les vieux comme nous. Vous nous voyez vieux et nous on ne se voit pas. Je pense qu’un spectacle comme ça, ça vous donne à voir qu’on a encore quelques ressources. D’une manière philosophique, la pièce dit qu’on a la vie derrière nous mais on a surtout la vie devant nous. »

Si la compagnie s’inscrit à 100% dans une démarche artistique, tous sont d’accord pour dire que sur de multiples points, c’est un projet qui transforme, et que ça fait bel et bien partie de l’art. « Par exemple, pour chaque Don Juan que l’on monte, on travaille une scène avec les participants à propos des médicaments et antidépresseurs qu’ils prennent au quotidien. La liste était parfois longue et on s’est rendu compte qu’à la fin du projet, plus personne n’en prenait. »

 

Une tournée en Espagne

Chaque fois que le projet est monté, nous raconte Marta Pazos, les participants veulent que ça continue toujours. Les ateliers quotidiens avec la compagnie, mais aussi le groupe et la dynamique qui lui est propre. « Ce qu’on fait aide aussi à lutter contre l’isolement. Très souvent, après le projet, certains participants prennent l’habitude de faire des choses ensemble, partir en voyage, aller voir des spectacles, se retrouver pour discuter… » Un groupe de volontaires portugais a même pris l’initiative, sans Voadora, de tourner la pièce eux-mêmes, au complet, et ont déjà 100 dates à leur actif. Le groupe Montbéliardais ne fait pas défaut à la règle : « Monsieur le directeur nous a prévu une petite tournée en Espagne », lance un volontaire avec connivence. 

 

Don Juan de Voadora, le 1er octobre à Ma scène nationale, Montbéliard