Eli Commins, <i>The Great Walls</i> Eli Commins, The Great Walls © Mani Mehrvarz
Reportages arts visuels politique

D-Day en Purple State

Buffalo, dotée d'une population étudiante cosmopolite et d’une grande richesse culturelle, offre, en ce jour d’élection, comme une atmosphère plutôt démocrate... Prise de température et pérégrinations, de campus en centre d'art, à quelques heures du résultat dans la « ville la plus amicale » des États-Unis.

Par Chrystelle Desbordes publié le 25 nov. 2016

 

 

1285, Elmwood Ave, 13h05

Janet, 68 ans, activiste féministe et militante dès les premières heures à San Francisco puis à New York, sociologue vivant depuis 25 ans à Buffalo, est loin de se douter de l'issue des élections, la nuit prochaine, lorsqu'elle pousse la porte de l'Albright Knox Gallery au 1285 d'Elmwood Avenue. Dans l'État de New York, impossible de concevoir ou même d'apercevoir une issue Trump. Pour autant, très difficile aussi de parler de ces élections grand-guignolesques, n'ayant jamais atteint un tel niveau de médiocrité dans les « débats » médiatisés, discréditant tour à tour les deux candidats dans un ramassis de coups bas et de vulgarité, largement relayés sur le social network.

Au cœur du musée à la superbe collection d'art moderne, Janet découvre l'exposition monographique de l'artiste féministe pionnière Rosalyn Drexler. Un choc. La série Pop « Men and Machines », comme celle, plus récente, des « Vulgar Lives » – des peintures réalisées à partir des images médiatisées du phallocratisme – viendront résonner d'une étrange manière, dans la soirée, et surtout dans la nuit lorsque les résultats en faveur des républicains se confirmeront. « Après Obama, je me rends compte finalement, confie alors Janet, que beaucoup d'Américains ne pouvaient envisager de voir une femme Présidente des États-Unis. Deux fois un noir, puis une femme... Non, ce n'est pas sérieux... ! Pour ces Américains, pour les grands électeurs, c'est “enfin” le retour au pouvoir de l'homme blanc... Mais je vois aussi qu'il y a une grande détresse dans les classes populaires. La crise globale actuelle conduit à des positions de repli identitaire, fait le lit à un ultra-conservatisme très dur ; elle concentre des peurs qui portent une certaine violence inscrite dans l'histoire des Américains. »

Rosalyn Drexler, study for « Men and Machine ». p. Rosalyn Drexler

 

En direction de South Campus, University at Buffalo, 18h00

Jim, petite trentaine, critique culinaire pour l'hebdo culturel de Buffalo, fan de Samuel Beckett, conduit Suzy, une Française de 32 ans inscrite en PhD de littérature américaine, jusqu’au bus bleu de South Campus UB. Il s'inquiète un peu des élections et parle de ce qui s'est passé en France en 2002. « À l'époque, je me suis moqué de ces résultats, persuadé de vivre dans un pays bien plus démocrate que le ''pays des droits de l'homme'' ! Aujourd'hui, je ne pense pas que Trump l'emporte, mais je ne suis pas rassuré. À mes yeux, le ''théâtre de l'absurde'' n'a jamais eu tant d'échos dans le réel que depuis le début de cette campagne ! » Suzy, qui vit ici depuis deux ans, ne croit pas non plus que les républicains puissent gagner, mais elle repense à l'aveuglement massif des Français en 2002, aux sondages de l'époque, aux abstentionnistes, au brouillage des plus grands médias... « De toute façon, précise Jim, avec notre mode de scrutin, ce sont les Swing States qui feront la différence à la fin. Mais après deux mandats Obama, Clinton, une femme détestée dans l'opinion, ne sera pas facilement élue... ». Pour beaucoup, le choix est cornélien même si « Hillary » aura acquis, au bout du compte, le vote populaire (qui l'aurait bien entendu investie au suffrage universel direct).

 

« The Purple State », Center For The Arts, North Campus, University at Buffalo College of Arts and Sciences, 20h00

Mélange du bleu démocrate et du rouge républicain, « The Purple State » (« l'État pourpre ») symbolise le mouvement indécis des « Swing States » (la Floride et l'Ohio depuis 2004, mais également, pour cette fois, le Wisconsin et la Pennsylvanie), des états qui basculent, à chaque élection, dans l'un ou l'autre camp, habités par ces électeurs « indéterminés », sur lesquels les candidats investissent le plus d'argent pour leur campagne (Trump aura été le candidat le moins dispendieux de tous, misant largement sur l'impact et le relai de ses petites déclarations à scandales dans les médias, notamment au sein des réseaux sociaux).

Orchestrée par Franck Bauchard (ancien directeur artistique de la Panacée à Montpellier), directeur du programme « Arts Management » et du « Technē Institute for Art and Emerging Technologies » de The University at Buffalo College of Arts and Sciences, l'exposition porte donc un titre de circonstance et... donne le ton. Les artistes invités y interrogent, via Internet, l'hyper-médiatisation du politique et ses enjeux esthétiques. « The Purple State sonde ainsi la condition indéterminée d'une démocratie, quand les comportements des électeurs deviennent algorithmiques. »

 

            20h30. Vernissage. Les sismographes de Christophe Bruno

Tels des sismographes, les œuvres de l'artiste français Christophe Bruno mesurent, en temps réel, la soirée des élections en invitant le Web dans le grand hall en « White Rectangle » du centre d'art. La pétillante actrice Emily incarne ce soir le « Navigateur Humain » (The Human Browser), double en chair et en os du robot Google dont la jeune femme, armée d'un casque, interprète les messages ; balayant le champ sémantique des élections grâce à des mots clefs tapés dans le moteur de recherche, l'artiste, non loin, envoie les messages à la comédienne, qui les traduit. Rapidement, Emily entame des dialogues absurdes, provocateurs, drôles, avec les spectateurs qui se prêtent volontiers au jeu, éminemment politique. Trump commence à se détacher sur NBC Television. Il est 20h50. Janet essaie de rester confiante. Sur les 3 grands écrans de Fascinum, qui mettent en saillie, par l'image, les sujets de fascination de l'humanité en temps réel sur les portails d'information Google et Yahoo de 7 pays (États-Unis, France, Allemagne, Italie, Espagne, Grande-Bretagne, Inde), Trump apparaît encore timidement. Si l'émoi commence à être fort sensible parmi les convives du vernissage (qui pour beaucoup avaient totalement exclu une victoire républicaine), le monde, pour l'heure, ne semble pas s'en préoccuper plus que cela. Le lendemain, le visage de l'homme d'affaire sera un peu plus présent sur la mosaïque de Fascinum, mais à l'évidence, le sujet « Trump président des États-Unis » ne « fascine » pas encore massivement, même si ce résultat sera vite analysé comme une « onde de choc », une « élection surprise », « un séisme politique mondial, qui ouvre une période d'incertitude. »

 

Christophe Bruno, Fascinum. p. Christophe Bruno

 

            21h05. Performance The Great Walls d'Eli Commins

Résultat d'un travail de workshop mené pendant plus de trois mois entre Eli Commins et les étudiants du Master « Cultural Production » de University at Buffalo, The Great Walls déploie une étonnante fresque sur les élections au travers de la parole de 10 jeunes utilisateurs de Twitter et de Facebook. Leurs réactions sur la campagne ont été suivies et répertoriées durant un trimestre, pour être incarnées, lors de la performance, par les voix de 10 étudiants (ceux qui ont précisément choisis de les suivre). D'abord singulières, elles se rencontrent parfois, s'entremêlent, se démêlent à nouveau, tandis que textes et vidéos défilent sur un grand écran, dans une trame rythmée formant un récit théâtralisé tragi-comique à l'esthétique assez minimale, accompagné par une improvisation de jeunes violoncellistes. Artiste vivant à Paris, historien de formation, Eli Commins est né à Los Angeles ; il possède la double nationalité américano-belge et a voté en Californie. Aussi son travail aborde-t-il la question de ces élections dans une sorte d'objectivité sensible, une « distance incarnée », rejouant une comédie humaine à l'ère des réseaux sociaux. Le titre de la pièce, au sens double, peut paraître teinté d'ironie : les « Murs » de Facebook sont ici devenus « Grands » puisqu'une certaine histoire s'y écrit aujourd'hui... ; ils font aussi penser à ces « muraux » de la tradition picturale occidentale, des formats monumentaux réservés à la peinture dite « d'Histoire », comme celui romantico-politique de La liberté guidant le Peuple de Delacroix, ou encore à ces fresques des muralistes mexicains de la révolution zapatiste ou bien aux graffitis urbains. L'engagement se trouve ainsi également posé « face à l'histoire », d'autant que nombreux sont ces jeunes Américains qui, tout en « commentant » la campagne sur les réseaux sociaux, ne votent pas ; l'un d'eux confie : « Ce qui me fait le plus peur est que quelqu'un gagne ces élections. »

 

            22h30. The Yes Men, QG de Donald Trump, New York

Le groupe des deux activistes américains The Yes Men est connu pour sa dénonciation radicale du capitalisme et de ses agents, qui se manifeste dans des actions-canular d'infiltration de ses rouages hégémoniques, dont les médias. Aussi était-ce plutôt une très bonne idée de les inviter en ce soir d'élections où l'un des candidats à la Maison blanche apparaît être, pour beaucoup, un incroyable canular d'origine télévisuelle. Leur projet, resté (logiquement) longtemps secret, était d'infiltrer le QG de Donald Trump pour 22h30, en présageant, bien-sûr, de sa défaite. Oup's... ! En début de soirée, l'un d'eux s'est fait prendre par le service d'ordre du futur Président. À 22h30, le second est apparu par Skype sur un grand écran surplombant le hall de l'exposition, tentant cette ultime infiltration dans les couloirs du QG, sachant désormais que la victoire des républicains était faite (même si tout n'était pas encore connu du côté des  « Swing States »).

Conçue en plusieurs volets, l'exposition se prolonge et continue de se nourrir d'interventions artistiques et de débats. Et c'est sans doute l'heure, après le choc, de réfléchir à ce qui s'est joué au cours de ces élections américaines, notamment dans leurs relations aux médias, à ce qui peut advenir « dans un monde réellement renversé, comme l'écrivit Guy Debord, où le faux est un moment du vrai. » Peut-être tenter d'analyser cette sorte d'hallucination collective, ce pic « post-truth »1, qui va laisser place, selon Jasper, artiste quadragénaire vivant à Down Town, «  à une nouvelle chasse aux sorcières à l'américaine mais qui peut contaminer la planète : celle des artistes et de l'intelligentsia, des chercheurs de tout poil, des libres penseurs, des poètes... »

 

 

1. « Post truth » ou « post vérité » a été élu « mot de l'année », cet automne, par l'Oxford Dictionnary. Cet adjectif fait référence « à des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d'influence pour modeler l'opinion publique que les appels aux émotions et aux opinions personnelles. »

 

The Purple State, a eu lieu le 8 novembre, de 8h à minuit à University at Buffalo, États-Unis