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Reportages arts visuels

Groupe chaud

78e Whitney Biennial

À New York, la 78e Whitney Biennial propose, à travers une sélection réduite à 63 artistes, un panorama de l’art réalisé ces dernières années aux États-Unis. Un panorama parcouru de tensions qui, malgré sa diversité de pratiques et sujets, est pénalisé par les aléas du calendrier qui lui fait malheureusement manquer le traitement de la transition républicaine à la présidence du pays. Reportage.

Par Guillaume Rouleau publié le 10 mai 2017

Au 5e niveau du Whitney Museum of American Art, trois projecteurs 16 mm sont répartis autour du vaste vitrail et des mannequins aux costumes chaleureusement rococo de Raúl de Nieves (Beginning & the End Neither & the Otherwise Betwixt & Between the End Is the Beginning & the End, 2016). Les trois films qui défilent silencieusement sur les murs donnent à voir des scènes de rues moscovites tournées en 2016, à la croisée de trois gares de la ville. Le grain du dispositif de Vokzal (2016) confère un caché lointain à des anonymes partageant l’espace public : des dames âgées sorties faire leurs courses, des sans domiciles fixes détruits par l’alcool, des militaires patrouillant, une jeune femme attendant. Des individus que l’artiste installé à New York, Leigh Ledare (1967, Seattle) pointe spontanément, comme pour donner accès à sa rétine, à ses souvenirs, à ses pensées. Dans l’espace de la 78e Whitney Biennial, ces individus qui font groupes sont aussi une métaphore des œuvres et des artistes réunis le temps d’un instant entre les murs du musée conçu par Renzo Piano.

Le nouveau bâtiment du Whitney Museum of American art a ouvert le 1er mai 2015 dans Manhattan West, au bord de l’Hudson River, succédant à la ziggurat inversée de Marcel Breuer sur Madison Avenue, désormais occupée par le MET. Le déménagement des collections a repoussé la Whitney Biennial d’un an, 2017 au lieu de 2016. Trois challenges attendaient les deux curateurs – Christopher Y Lew et Mia Locks – et leurs associés. Premièrement, élaborer une biennale d’art contemporain américain dans l’espace d’un musée qui se revendique comme étant celui de l’art américain. Deuxièmement, constituer une biennale qui représente l’art d’aujourd’hui aux États-Unis (63 noms ont été retenus). Enfin, le contexte dans lequel s’inscrit la biennale : celui du milieu de l’art, avec de nombreuses foires majeures concurrentes (Documenta 14 à Athènes et Kassel, la 57e Biennale de Venise, etc.), celui aussi de la politique intérieure avec, en particulier, l’élection du 45e président des États-Unis : Donald Trump.

Vue de l’installation de Raúl De Nieves, Beginning & the End Neither & the Otherwise Betwixt & Between the End Is the Beginning & the End, 2016. Collection de l’artiste ; Company Gallery, New York. p. Matthew Carasella.

Le 20 janvier 2017, le candidat républicain succédait au démocrate Barack Obama suite à une campagne virulente à laquelle Celeste Dupuy Spencer (1979, New York) fait référence dans un dessin au graphite de 2016, Trump Rally (And Some of Them I Assume Are Good People). Des militants pro-Trump y sont réunis dans un stade sous une bannière « Trump : ‘Cause we don’t know what the hell is going on’. » Cette Whitney Biennial prend clairement position pour l’opposition sans pour autant manquer de soulever des problématiques afférentes. Celle, d’une part, d’une délégation des services publics à des sociétés privées, comme le souligne Cameron Rowland (1988, Philadelphie), avec Public Money. Celui-ci a ainsi demandé au Whitney d’investir dans un « Social Impact Bound », un investissement privé confidentiel dans le rachat de parts d’un service social (californien ici) pour en dévoiler les clauses au public et dénoncer l’austérité qui en résulte. Problématique, d’autre part, de la condition économique des artistes, que le collectif Occupy Museum, fondé en 2011, révèle par une installation. Debtfair montre en effet l’endettement des artistes auprès de leur banque, ici incarnée par Larry Fink, dirigeant de la société d’investissement Black Rock et mécène du Museum of Modern Art. Une installation non sans ironie dans une biennale dont l’un des principaux sponsors est la banque J.P. Morgan.

 

Bordures du panorama

L’art d’aujourd’hui aux États-Unis, ou plutôt un certain art d’aujourd’hui aux États-Unis, la tâche, difficile, est néanmoins convaincante. Panorama des générations, des origines et des lieux de pratiques américaines. Panorama des mediums: peinture, sculpture, film, casque de réalité virtuelle, art sur ordinateur, installation sonore (Once (Now) Again de Lyle Ashton Harris) ou végétale (Root Sequence. Mother Tongue de Asad Raza (lire l’interview ici)). Panorama des thématiques qui concernent la société artistique (SERVERS FOR .YU et Frauenbank, le système bancaire mis en place par Irena Haiduk, seulement accessible à partir du réseau Wifi du Whitney) et l’art en société.

Des pratiques artistiques qui continuent à faire polémique. Ainsi, Open Casket (2016) de la peintre Dana Schutz (1976, Livonia, MI), représentant le lynchage d’Emmett Till par des suprématistes blancs en 1955, a été vivement critiqué.  L’artiste Parker Bright portant un t—shirt « Black Death Spectacle » est ainsi resté plusieurs heures devant la toile le jour de l’ouverture au public. L’artiste Hannah Black a quant à elle demandé dans une lettre aux curateurs, sur Facebook, que l’œuvre soit non seulement retirée mais également détruite. Selon elle, il est « inacceptable qu’une personne blanche altère la souffrance des personnes noires pour le profit et le fun ». Les reproches ont été entendus, un cartel faisant référence à la controverse ajouté et la toile maintenue dans l’exposition.

La 78e Whitney Biennial propose sur ses deux niveaux avec balcons (où l’on peut voir, par exemple, les cubes en verre feuilleté rouge, Pacific Red II, de Larry Bell), un instantané de la production artistique institutionnalisée de ces derniers mois ; rythmée par une riche programmation de films (avec, entre autres, Also Known As Jihadi (2017) d’Eric Baudelaire). Les images de Leigh Ledare, et leur multitude d’hétérogènes, refont surface. Au Whitney, chaque objet, loin d’être isolé, est associée à d’autres avec leurs focales et leurs points aveugles. Une manière de raconter le présent par l’exposition  dont on peut regretter le silence sur l’après élection, trop rapprochée dans le temps de l’ouverture de la biennale, ou l’absence d’un programme de performances qui aurait élargi les mediums au corps humain.

 

> Whitney Biennial, jusqu’au 11 juin à New York