<i>Wallay</i> de Berni Goldblat Wallay de Berni Goldblat © D. R.
Reportages cinéma

Fespaco 2017

Une fois encore, la capitale du Burkina Faso s’est jetée avec enthousiasme dans la grande fête du Festival panafricain du cinéma de Ouagadougou, le Fespaco. Du 25 février au 4 mars, de 8 heures du matin à minuit, professionnels et public local, apprentis cinéastes ou comédiens et festivaliers de tous bords se sont bousculés aux projections quotidiennes, en se pliant – sécurité oblige – au rigoureux contrôle mis en place à l’entrée des salles et des lieux publics.

Par Thérèse-Marie Deffontaines publié le 24 mars 2017

Les spectateurs ont rapidement intégré le rituel avant chaque séance – ouverture des sacs, détecteur d’objets métalliques et passage sous un portique –, tout se déroulant dans la bonne humeur, sans réel embouteillage ni retard dans les projections, grâce à la mobilisation d’un fort contingent de (jeunes) soldats et gendarmes (1). Un point à mettre à l’actif du Festival. Impossible d’en dire autant de la sélection, largement incompréhensible, qui a écarté de la compétition, au profit d’opus mineurs ou franchement médiocres, deux des meilleurs films découverts à cette 25e édition : Tant qu’on vit, de Dani Kouyaté, et Wallay, de Berni Goldblat, deux films burkinabés qui méritaient de figurer au palmarès. Heureusement,  Félicité, le très beau portrait de femme réalisé au Congo par Alain Gomis (déjà récompensé par la plus haute distinction en 2013 pour Tey, Aujourd’hui), a sauvé la compétition et remporté l’Étalon d’or.

Félicité est une chanteuse de bar de Kinshasa qui se produit toutes les nuits avec les musiciens du Kasaï Allstars. La vie de cette femme indépendante et fière bascule quand un coup de fil lui apprend l’hospitalisation de Samo, son fils de 14 ans, grièvement blessé dans un accident de moto. Pour le faire opérer, il faut trouver de l’argent, beaucoup et vite. Félicité se lance à corps perdu dans une course effrénée contre le temps, contre la mort, contre ceux qui ont de l’argent ou qui lui en doivent.

 

Bande annonce de Félicité d'Alain Gomis

 

Alain Gomis embarque le spectateur dans ce parcours chaotique à travers une mégalopole impitoyable. Son film démarre (presque) comme un film d’action, mais bientôt il se permet des changements de rythme, des échappées apparemment hors sujet – l’Orchestre symphonique de Kinshasa interprétant Fratres d’Arvo Pärt, filmé dans une lumière bleue irréelle – et des séquences oniriques qui traduisent en images, en sons, en émotion, le choc subi par une femme habituée à « plier la vie à sa volonté », assommée par un nouveau coup du sort, partagée entre lutte et renoncement, au bord de la défaite.

Tabu le mécanicien amoureux de la chanteuse ne la quitte pas des yeux. Chaque nuit, il danse sur la musique de transe des Kasaï Allstars et la voix hypnotique de Félicité, et il boit, il boit jusqu’à tomber ivre mort dans les bras de la première venue. Alcoolique et violent la nuit, Tabu est attentif et doux le jour. Chaque matin le ramène chez sa belle pour réparer encore et encore un frigidaire récalcitrant. Très calme, il fait face au regard vide de Samo sorti de l’hôpital avec une blessure inguérissable, à la rage impuissante de Félicité, guettant le moment où lui murmurer dans un souffle : « Laisse frissonner ton cœur ». Il attend qu’elle s’autorise à être aimée, car c’est ensemble, tous les trois, qu’ils peuvent arriver à s’accepter et s’ouvrir à un renouveau possible.

Félicité et Tabu sont interprétés par des non professionnels. Véro Tshanda Beya et Papi Mpaka incarnent magnifiquement la réflexion qui sous-tend le film d’Alain Gomis. Regardons-nous, regardons nos vies. Si difficiles et précaires soient-elles, nos vies sont belles. Nous sommes beaux. Apprenons donc à nous aimer.

 

(re)découvrir la terre d’origine

La question de l’amour de soi et de l’identité, on la retrouve dans les deux beaux films burkinabés vus en panorama. Dani Kouyaté et Berni Goldblat l’abordent du point de vue de ceux qui sont nés de l’autre côté, les descendants d’africains ayant migré vers l’Europe : en Suède pour les personnages de Tant qu’on vit (2), et dans la banlieue lyonnaise pour Ady, l’ado turbulent de Wallay.

Né en France d’un père africain et d’une mère française, Ady se sent bien dans sa cité, avec ses potes. Pourtant, dès le générique, son père, ne sachant plus que faire de ce gamin indocile,  l’envoie « au pays » et le confie à son frère aîné Amadou, le chef de famille, pour reprendre son éducation à zéro. Ady est content de partir au Burkina, mais quand il comprend qu’il ne s’agit pas de vacances, l’ado tombe de haut. Il croit pouvoir s’en sortir en proposant à l’oncle Amadou de « racheter sa liberté » grâce à la vente de son smartphone et autres objets de marques qui font rêver les jeunes. À sa grande surprise, l’oncle refuse le marché et ne prend nullement en considération la révolte de l’adolescent. Au contraire, elle le pousse à contacter un traditionnaliste pour organiser l’initiation du petit Français…

Peu à peu, Ady sort de la colère grâce à l’amitié de son grand cousin, à la tendresse qui le relie à sa grand-mère au village, à la musique qu’il pratique avec ses cousins et leurs amis, à son attirance pour Yeli, à peine plus âgée que lui, séduite elle aussi mais sans pour autant se laisser prendre à son numéro de loubard sûr de lui. Et sans savoir comment (3), il trouve un mode de relation avec ce pays et cette famille qu’il rejetait. Jusqu’à sauver de la noyade son oncle surpris en flagrant délit de mensonge – pour sauver la face – et amener le patriarche rigide à prendre conscience qu’il y a des évolutions nécessaires, et que l’on peut se conduire en homme sans être passé par la voie traditionnelle.

Wallay de Berni Goldlat

Dans Tant qu’on vit, de Dani Kouyaté, Ibrahim, né d’un père suédois et d’une mère gambienne, ne se considère pas comme un Africain. Passionné de musique, compositeur et slameur, il répète avec son groupe dans le studio installé dans une dépendance de la maison de ses grands-parents suédois. Sa mère Kandia voudrait qu’il cherche un « vrai » travail, mais il ne veut rien entendre et la dispute tourne mal. L’oncle Sekou, avec qui Ibrahim entretient une relation plus détendue, réussit une médiation, signée par l’échange de noix de cola. Mais Kandia réalise sa solitude – l’homme qu’elle aimait est mort et son fils n’a plus vraiment besoin d’elle. Elle décide d’aller visiter sa famille restée en Gambie, pour essayer d’y voir clair. Car elle ne sait même plus où elle a envie de vivre le temps qui lui reste, ici ou là-bas. Quelques jours après son départ, sur un coup de tête, Ibrahim saute dans un avion et va la rejoindre. Côte-à-côte, ils (re)découvrent la terre d’origine, la beauté des lieux, le plaisir de se retrouver en plein air, de prendre le temps de plaisanter…  

Qui est-on, comment se construit-on, quand on est à la fois d’ici et d’ailleurs ? À quelle famille, à quel monde appartient-on quand on est métis ? Peut-on rester éternellement dans un entre-deux ? Sur ce thème très actuel de l’identité, Berni Goldblat et Dani Kouyaté signent deux œuvres maîtrisées, des films de la maturité, chacun dans son style et avec sa sensibilité. Wallay a la fougue et l’humour de son jeune héros égocentré et insolent, qui s’ouvre de plus en plus aux autres et au monde. Tant qu’on vit rend avec une grâce et une pudeur infinies la complexité (et la subtile richesse) de ces vies métissées, et l’obligation permanente d’inventer un territoire commun.  

 

 

1. Le 16 janvier 2016, le Burkina Faso a été victime d’un attentat contre un hôtel et un restaurant de la capitale qui a fait 30 morts. Plus récemment des commissariats et des écoles ont subi des attaques dans le Nord du pays et à la frontière avec le Mali.

2. C’est là que réside le fils aîné du grand Sotigui Kouyaté, l’un des acteurs fétiches de Peter Brook.

3. Pour Berni Goldblat, métis et « multiculturel né », « on ne se rend pas compte du bagage formidable qu’on a en soi sans le savoir ».

 

 

> Félicité d’Alain Gomis, sortie le 29 mars

> Wallay de Berni Goldblat, sortie le 28 juin