Río Conmigo de la Compañía Nacional De Danza Contemporánea de Argentina Río Conmigo de la Compañía Nacional De Danza Contemporánea de Argentina © p. Ramiro Peri
Reportages Danse festivals

Danser à La Paz

Il y a quelques jours, la Bolivie recevait des danseurs du monde entier pour la cinquième édition du festival de danse contemporaine Danzénica.
Dans l’un des pays les plus pauvres d’Amérique Latine, où la discipline est encore quasi-inexistante dans le champ professionnel, organiser un tel événement demande une profonde énergie. Reportage à La Paz.

Par Alice Campaignolle publié le 18 oct. 2016

 

Alors que les danseurs s’échauffent dans les coulisses du Théâtre municipal de La Paz, la chorégraphe de la compagnie chinoise invitée – la Guangdong Modern Dance Company – essaie de se faire comprendre auprès du technicien lumière. Ni l’un ni l’autre ne parlant anglais, beaucoup de gestes et un peu d’acharnement sont nécessaires, mais après une trentaine de minutes les gélatines sont à leur place et les réglages terminés. Ils sont six danseurs de la compagnie à être venus jusqu’en Bolivie, à 3700 mètres d’altitude, pour présenter Sumeru, une pièce à l’esthétique virginale, d’une précision millimétrée, écrite à l’origine pour 28 artistes. La Guangdong Company n’est pas la seule à être amputée d’une partie de ses membres, l’ensemble des compagnies présentes sont en effectif limité ; le Danzénica ne paye aucun cachet, ses ressources financières ne lui permettent pas. Sylvia Fernandez, organisatrice de l’événement, explique pudiquement : « C’est un festival collaboratif, les compagnies qui se déplacent le font bénévolement, car nous sommes incapables de les payer. Les sommes récoltées grâces aux entrées nous permettent de payer le séjour des danseurs. » Face à cette réalité, la présence de compagnies étrangères venant d’Argentine, du Brésil, du Mexique, du Paraguay et de Chine est, sinon exceptionnelle, du moins remarquable.

« Il faut savoir être ingénieux »

Avec seulement 20% du financement qui proviennent de subsides publics (mairie et ministère de la culture) l’ensemble de l’organisation du Danzénica relève de la prouesse. Deux villes, Santa Cruz et La Paz, dix jours de festival dans six lieux différents, plusieurs dizaines de danseurs…

En Bolivie, seules deux compagnies bénéficient du soutien du ministère de la Culture : le Ballet officiel de Bolivie – formation purement classique – et le Ballet folklorique national. Si, dans tout le continent sud-américain, les danses folkloriques sont très populaires, elles le sont d’autant plus en Bolivie, pays enclavé au cœur des Andes, où « pour n’importe quelle occasion on danse le Tinku ou la Morenada. »

Melo Tomsich, la pionnière

Comme beaucoup de danseuses boliviennes, Sylvia Fernandez se forme d’abord aux danses folkloriques, puis elle démarre le contemporain en 1978, à l’époque où la discipline n’existe tout simplement pas dans le pays. Elle danse pendant 13 ans dans la toute première compagnie créée par Melo Tomsich, pionnière du genre dans le pays. Aujourd’hui, à La Paz, elle a créé son propre collectif, Vidanza, et « son » festival, Danzénica. « Au départ, c’était pour « regrouper » le secteur de la danse contemporaine. Il y avait des compagnies un peu partout en Bolivie, créées par certains de mes anciens élèves, ou même des élèves de Melo Tomsich, mais qui ne se connaissaient pas, qui ne se regardaient pas, voire même qui étaient rivales. » explique Sylvia. Elle créé donc le Danzénica en 2012, pour forcer la rencontre et unir les membres de cette petite communauté. Cette année-là elle réussit à regrouper 100% des chorégraphes et professeurs du pays…

Le besoin de créer

Malgré la nette évolution de ces dernières années, il y a peu de danseurs contemporains en Bolivie, le nombre de compagnies « à visées professionnelles » se compte sur les doigts de la main, et parmi les danseurs aucun ne vit de son art. Tous les artistes Boliviens que le public a pu voir sur scène pendant dix jours ont une activité annexe. Pour Vinicius Francés, artiste brésilien de la compagnie Com – Tato, invité du festival : « Le travail des compagnies boliviennes est « vrai », authentique. Ils créent car ils ont besoin de créer, ils doivent le faire. Malgré leur travail en parallèle, ils trouvent le temps et la manière de faire. Selon moi, c’est quelque chose que tous les danseurs professionnels devraient avoir en tête. »

Pour ajouter à la difficulté, il n’existe pas de formation supérieure en danse contemporaine dans le pays, et aucun lieu de diffusion propre à la discipline. Il est donc parfois nécessaire pour les danseurs d’aller se former à l’étranger, mais cela coûte cher, et les quelques-uns qui peuvent se le permettre ont rarement l’occasion de suivre tout un cursus.

Pourtant, Sylvia Fernandez le répète, cette discipline n’est pas un luxe, même en Bolivie, pays le plus pauvre du continent. Selon elle, « la culture est inhérente au développement. Aujourd’hui, malgré tout, la modernité est partout dans notre pays, dans l’architecture de La Paz par exemple… Or les danses traditionnelles ne peuvent pas refléter cette contemporanéité, elles ne parlent pas de la femme citadine, moderne et stressée que je suis, la danse contemporaine le peut. »

C’est d’ailleurs l’objet de la proposition de la compagnie bolivienne Fases, dirigée par l’Argentin Diego Guantay ; le stress et la confusion. Alta tension – c’est le titre de la pièce – fait passer les danseurs par différents états, pour en arriver à la « haute tension », caractéristique des vies modernes et citadines.

Pour l’organisatrice cette cinquième édition est un succès, grâce à des propositions internationales et nationales de grande qualité et des spectateurs au rendez-vous. Bien que, elle l’admet, « le public est formé de danseurs et de professeurs, ou de personnes habituées à fréquenter les théâtres ». Mais petit à petit la danse contemporaine se répand, un peu partout en Bolivie.

 

Danzénica a eu lieu du 11 au 15 octobre à La Paz, Bolivie