<i>The Love Witch</i> de Anna Biller The Love Witch de Anna Biller © D. R.
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Croisette nantaise

Pour sa troisième édition nantaise, le « festival de cinéma décontracté » promu par le magazine SoFilm était fidèle à son slogan : entre deux pintes de bière, on y slalomait entre les salles du Stereolux, du Katorza et du Concorde pour un parcours cinéphile, réconciliant films d’auteur et grand public. 

Par Julien Bécourt publié le 11 juil. 2017

Dans la grande nef du Stereolux, un barrissement résonne à trompe déployée. C’est dans ces anciens chantiers navals, où déambule à longueur de journée le « grand éléphant » de bois et d’acier, que SoFilm a pris ses quartiers pour la troisième année consécutive. Plaidant pour la perméabilité entre auteurisme et industrie, cinéphilie pointue et branding décomplexé, les séances se déroulent pour la plupart à guichets fermés. La réussite du festival réside moins dans sa prise de risque modérée, que dans l’esprit accessible et généreux qui s’en dégage. Cinéastes, producteurs ou comédiens venus en catimini y tapent volontiers la causette.

 

Paroisse Black Metal

Si le festival se défend de toute compétition et de toute contrainte promotionnelle, la plupart des films présentés en avant-premières sont ceux qui ont fait le buzz à Cannes. À commencer par Jeannette, le dernier Dumont, une comédie musicale (tendance breakcore, si si !) tirée d’un roman de Charles Péguy. Le film oscille constamment entre burlesque et lyrisme, envolées baroques et grâce ascétique, se préservant in extremis du (mauvais) mauvais goût. La série P’tit Quinquin a décidément ouvert une brèche dans la filmographie du cinéaste, qui atteint ici un point de non-retour dans le mysticisme givré. Seul Bruno Dumont détient la formule de cette potion magique qui transforme de jeunes paroissiennes des plages du Nord en choristes Black Metal.

 

 

Délire hallucinatoire

Dans un tout autre registre, Good Time, le polar des frères Safdie qui a fait grand bruit cette année à Cannes sans pour autant décrocher un trophée, suit les péripéties nocturnes d’un paumé sociopathe (Robert Pattinson) et de son frère attardé mental (interprété par Ben Safdie himself) après un braquage qui a mal tourné. Au croisement entre le pilote de la série The Night Of, le camera-hunting de Cassavetes et After Hours de Scorsese, le film déborde d’une énergie et d’une tension proprement trépidantes. Porté par une bande-son de Oneohtrix Point Never calquée sur les BO de Tangerine Dream/Klaus Schulze (Sorcerer, Thief, Schizophrenia, Manhunter…), Good Time avance au rythme d’une trajectoire destructrice que rien ne peut stopper, le temps d’une nuit filmée quasiment en temps réel dans le New York interlope. Comme une machine qui s’emballe de manière incontrôlable, le film confine au délire hallucinatoire, induit par une colorimétrie psychédélique et une caméra qui pénètre littéralement dans les réseaux synaptiques du personnage principal, dont on devine d’emblée qu’il fonce droit dans le mur. Nul doute que les frères Safdie sont en passe de devenir des cinéastes de premier plan, même si certains tics indés un peu m’as-tu-vu (caméra tremblée, zooms et gros plans intempestifs) leur collent encore à la peau.

 

 

Matador du porno

Moins périlleux sur la forme, mais emporté par le charisme ravageur de Laetitia Dosch, Jeune Femme, premier long métrage de Léonor Serraille qui a décroché la Caméra d’Or, déborde d’un désir de vie qui emporte tout. Les embûches que traverse cette jeune femme fraîchement larguée révèlent le jeu tout en nuances de cette tornade borderline. Autre révélation notable, En Attendant les Hirondelles, premier film de Karim Messaoui – également sélectionné à la Quinzaine – dresse un constat de l’immobilisme de l’Algérie contemporaine, à travers trois récits entremêlés où surgissent à l’improviste des chorégraphies enlevées et sensuelles. On y revient dans notre numéro de rentrée. L’inénarrable HPG, héroïque matador du porno DIY qui ferait passer les films de Guiraudie pour des blockbusters, venait présenter la version soft de son moyen-métrage Marion, réservant la version hard aux abonnés de Canal qui auront bien du mal à se tirer la nouille devant cet objet d’art égo-performatif qui explose tous les codes du cinéma, à défaut de titiller la libido. C’est pourtant là, dans cet interstice entre vie vécue et autofiction, que se joue l’avenir d’un certain cinéma qui ose tout et n’importe quoi, sans le moindre filtre et se foutant éperdument de la distinction entre art, cul, amour et existence.

C’est ce qui s’appelle le panache, surtout quand il s’agit de faire appel à une volontaire dans la salle afin de tourner une séquence supplémentaire pour que le film soit éligible au format TV. Présente dans la salle, la comédienne Esther Garrel se porta candidate… juste l’espace d’un instant. Ouf, tout est bien qui finit bien.

 

 

Amours contrariés

Parmi les cartes blanches, Vimala Pons présentait Une Histoire d’Amour Suédoise, une bluette douce-amère réalisée par Roy Andersson qui brosse l’air de rien un portrait pas très reluisant de la middle-class nordique des années 1970 et de son patriarcat étouffant. Sur fond de perte de l’innocence, de flippers et de jukebox seventies, cette passion adolescente révèle en creux les ratés du monde adulte. Bergman traitait semble-t-il le réalisateur avec condescendance, le considérant comme un pubard davantage qu’un cinéaste. Peut-être n’avait-il pas tout à fait tort, même si le film possède quelques jolis moments de grâce. Laetitia Dosch avait quant à elle choisi de présenter Les Fils de l’Homme de Alfonso Cuarón (futur maître d’œuvre de Gravity), sous-estimé à sa sortie en 2003 et qui n’a pas pris une ride. D’une puissance quasi-prophétique, ce film d’anticipation, dont le postulat repose sur une société contemporaine où l’acte de naissance est devenu une denrée plus rare qu’un job à Pôle Emploi, exerce aujourd’hui un pouvoir de fascination décuplé par sa mise en scène virtuose mais jamais gratuite, agrémentée de trois ou quatre plans-séquences en caméra embarquée proprement sidérants. Le chanteur de charme Arnaud Fleurent-Didier avait quant à lui choisi de montrer The Love Witch de Anna Biller, film de 2016 inédit dans les salles françaises. Choix judicieux, tant le film s’accapare les atours d’un vénéneux bonbon rétro, à mi-chemin entre le Hitchcock tardif et la Satanploitation des seventies, pour mieux harponner le désir contemporain de possession. Un soin cosmétique tout particulier est apporté aux décors, aux costumes et à la texture même de l’image (en 35mm, s’il vous plaît), qui n’ont rien à envier à celle des productions de la Hammer. Voluptueux et envoûtant malgré quelques longueurs, le film épouse une misogynie de façade pour mieux éprouver la condition féminine et son pouvoir sur la psyché du mâle en rut. Et si c’était dans ce genre de film-manifeste que se dissimulait le féminisme de demain ? Cerise sur le gâteau, une conférence de Benoît Forgeard, judicieusement titrée « Faut-il craindre le cinéma extra-terrestre ? », venait couronner de son humour absurde et pince-sans-rire cette quête d’une cinéphilie à l’échelle cosmique. 

 

 

> SOFILM SUMMERCAMP a eu lieu du 28 juin au 2 juillet à Nantes