Le nouveau Transpalette Le nouveau Transpalette © Pascal Vanneau
Reportages arts visuels Pluridisciplinaire

Centre d’art post-genre

Bonne nouvelle à Bourges, le Transpalette rouvre ses portes. Ce centre d’art contemporain, géré par l’association Emmetrop et implanté sur la friche l’Antre-peaux, se redéfinit. Son ambition ? Devenir « Hub », un espace de perturbations esthétiques et sociétales. 

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 11 oct. 2016

Une usine désaffectée en proche périphérie du centre ville, fenêtres et verrières éborgnées, murs en bétons recouverts de graffitis, stickers antifascistes collés dans les toilettes… L’Antre-peaux évoque tout ce qu’on attend d’une friche industrielle investie par une scène artistique alternative. Pourtant, passé le food truck estampillé « Ni dieu, ni masterchef » planté dans la cour, des dizaines de tables finement dressées sous un immense chapiteau attendent le défilé des élus. Demain, c’est la réouverture officielle du Transpalette après 18 mois de travaux. Les discours officiels ouvriront les festivités : vernissage de l’exposition, performance de François Chaignaud et les incontournables Dj set jusqu’à 3 heures du matin. Né dans l’esprit des mouvements punk et libertaires des années 1980, le centre d’art associatif participe aussi aux politiques culturelles régionales.

 

Le nouveau Transpalette. p. : Pascal Vanneau

 

Le bâtard des politiques culturelles et des scènes alternatives

« On est les enfants bâtards de la décentralisation » affirme Erik Noulette « veilleur général » et mémoire du lieu, casquette de teufeur et baggy à l’appui. Lorsqu’il a cofondé l’association Emmetrop en 1984 avec quelques-uns de ses camarades des Beaux–arts de Bourges, ils étaient nomades, rmistes et organisaient des concerts de « musiques actuelles » et des expositions dans des gymnases ou des garages. Après avoir ouvert quelques squats à Paris et investi une ancienne biscuiterie dans le centre ville, ils sont « déplacés » en 1992 dans les locaux désaffectés d’une usine à bois que la mairie de Bourges (communiste à l’époque) avait racheté. Depuis, une convention d’occupation renouvelable tous les 10 ans leur assure une certaine « pérennité ». Financé à 80% par la Région et la Drac, le Transpalette a intégré le réseau de développement des centres d’art (d. c. a.) où il figure parmi « les moins bien dotés » comme l’assure l’actuel directeur artistique et critique d’art Damien Sausset. Hormis la Box, galerie intégrée à l’école des Beaux-arts de Bourges, le Transpalette – à la fois lieu d’exposition et de résidence – incarne à peu près le seul espace d’art contemporain dynamique de la ville, comme le Quartier avait pu l’être à Quimper avant sa liquidation totale par les pouvoirs publics le 31 août dernier.

Malgré l’insistance de la Drac, le centre d’art se refuse à thématiser sa programmation. Le décloisonnement des savoirs et des disciplines, les questions post-identitaires et l’attention portée à des œuvres peu montrées restent au cœur des préoccupations d’Emmetrop. Si les concepts assortis de « post » et de « trans », d’anthropocène et de réalisme spéculatif se retrouvent sur beaucoup de lèvres, ils définissent effectivement les orientations et choix esthétiques du Transpalette dans une ville à tendance très peu volontariste.

 

Exposition manifeste

L’exposition inaugurale, Entropia, se veut l’illustration de ces perspectives, sans tête d’affiche ni œuvres spectaculaires à la clef. Art orienté objet (AOO), le duo formé par Benoît Mangin et Marion Laval-Jantet, ouvre l’exposition sous l’égide d’Aby Warburg, l’auteur de l’Atlas Mnémosyne interné pendant plusieurs années. En convoquant cette figure majeure et controversée de la théorie des arts – il est le premier à avoir envisagé la vie des images et des formes d’un point de vue transversal et social, à rebours de la lecture linéaire de l’histoire de l’art – la vidéo Denksraum se range d’emblée du côté de ceux qui s’écartent d’un ordre prédéfini et établi. AOO y confronte la notion de rituel et de chamanisme qui traverse la pensée de Warburg avec l’appréhension positiviste occidentale du monde, laquelle dévore la biodiversité. L’installation L’Herbe noire, en référence à Tchernobyl, dévoile un paysage lunaire et artificiel plongé dans l’obscurité. Ce bac de terre où quelques pousses vertes fluorescentes stagnent sous ce qui semble des lignes haute tension maintient quelque chose de l’ordre du merveilleux dans une société industrielle et désenchantée. On entrevoit alors la possibilité d’une survivance mutante qui se serait accommodée du nucléaire mais aussi dangereuse. Si L’Herbe noire invite à la contemplation, celle-ci s’avère nocive, le matériau utilisé étant radioactif.

Art orienté objet (AOO), L'herbe noire. p. Blaise Adilon

D’une variation autour de l’anthropocène, Entropia rebondit sur les enjeux de l’identité avec TRAUM. Le projet de la jeune artiste Smith se découvre par fragments à partir d’un film mettant en scène deux amis : Yevgeni, opérateur dans un centre de contrôle spatial soviétique, et Vlad, pilote de fusée. Le premier, atteint d’une crise neuroleptique, provoque accidentellement la mort du second qui explose en plein décollage. Suite à ce traumatisme, Yevgeni renaît dans la peau de Jenia tandis que Vlad se réincarne en drone. La vidéo se ramifie dans l’espace d’exposition à travers photographies, textes, objets et documents. La figure du double mute progressivement vers la construction et l’avènement d’une identité « autre » et transgenre à travers l’hybridation des médiums et des disciplines artistiques et scientifiques. La rigueur clinique laisse place à la transe, le cinéma à la danse, le patient zéro à un être complexe et expérimental qui dépasse les apories liées aux catégories de genre, qu’il soit sexuel, identitaire, artistique ou théorique ; à l’image de ce lieu mutant, né de l’hybridation entre centre culturel subventionné et héritage libertaire.

 

Entropia, jusqu’au 8 janvier au Transpalette, Bourges.