Prise de vue Lodève Prise de vue Lodève, © Tanguy Soulariol.
Enquêtes politique poésie

Les sans-voix de Lodève

Le jour des attentats de Charlie Hebdo, à l’autre bout de la France, dans la petite ville de Lodève, on assassine la poésie. La communauté de communes Lodévois & Larzac, présidée par le maire de Lodève, annonce la fin du festival international de poésie  Les Voix de la Méditerranée. Sous couvert de restrictions budgétaires, c’est toute une vie culturelle, sociale et politique que l’on sacrifie. 

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 6 mars 2015

Des inscriptions grimpent le long des murs, s’enroulent aux pavés ou se pâment sur les vitrines désaffectées du vieux centre de Lodève. Les cortèges de mots enfoncent les portes, leurs chants résonnent jusque dans les cours et les ruelles désertées, charriant les curieux avec eux. Auteurs et éditeurs prennent quartier dans l’artère centrale : la rue de la République devient celle des livres, organisée autour du « marché de la poésie ». L’écho des langues méditerranéennes ricoche de lectures en performances sur les monuments historiques de la ville. Les poètes se répondent depuis l’Europe de l’Est jusqu’en Afrique du Nord. Le soir venu, aux pieds de la cathédrale et sur les berges de la Soulondre, leurs voix s’emmêlent aux cordes des musiciens.

Chaque année en juillet, le festival Les Voix de la Méditerranée balayait les frontières politiques, sociales et artistiques : l’insurrection poétique lançait son appel depuis le Lodévois. « Ce festival était unique. Il n’y a pas d’autre endroit où peut coexister la totalité des pays arabes, en regard des problèmes qui les bouleversent, ou encore les pays de l’Est au moment où ils étaient en train d’exploser ensemble. Par rapport à tout ce qui s’est passé autour de la Méditerranée dans la dernière décennie, ce festival était un vrai miracle. Outre la dimension politique, toutes les formes poétiques les plus avant-gardistes y avaient leur place » décrit le poète Julien Blaine, conseiller artistique et membre du Comité international des Voix de la Méditerranée jusqu’en 2013. L’arrière-pays héraultais devenait capitale culturelle : l’art du sublime renouait avec la vie populaire, la renommée internationale rejoignait des sphères plus marginales, les différentes générations de poètes s’y croisaient, la société des images laissait place à celle des mots... Après Bernard Noël en 2010, Jacques Roubaud en 2012 et Michel Butor en 2013, Abbas Kiarostami a été l’invité d’honneur de l’édition 2014. À ses côtés le palestinien Marwan Makhoul – directeur d’une entreprise de bâtiment le jour, poète la nuit – soufflait un air d’internationale poétique tandis que les vers de l’israélienne Diti Ronen, lauréate de plusieurs prix littéraires, rythmaient les siestes poétiques et musicales. Plus tard, le jazz oriental de Rabih Abou-Khalil vibrait dans la nuit estivale. 

 

La culture : première victime d’une politique nationale libérale

Depuis sa création en 1997 sous la direction de Maïthé Vallès-Bled, le festival Les Voix de la Méditerranée participait au rayonnement national de Lodève, classée Ville en Poésie, et en forgeait son identité. Ce, malgré le départ de sa fondatrice, le changement de mairie en 2008 avec l’élection de Marie-Christine Bousquet, conseillère générale depuis 2002, et les restrictions progressives de budget et de temps (1). Or, le 7 janvier dernier, la communauté de communes Lodévois & Larzac (CCL&L), présidée par le maire de Lodève, décrète la mort du festival de poésie, dont elle gère le budget et l’organisation. Le couperet de l’État tranche net le budget des collectivités : « La communauté de communes Lodévois et Larzac doit faire face à une diminution de 12 % de ses fonds propres, une économie de 400 000 € sur le budget est indispensable » martèle le communiqué de presse de la CCL&L. « Avec 400 000 € de budget, Le festival des Voix de la Méditerranée représente le plus important poste de dépenses de la CLL&L » justifie-t-il.

Le « dilemme compliqué » de Marie-Christine Bousquet se résout en une opération de soustraction des poètes : « Il existera quand même un festival mais pas dans les conditions que l’on avait connu auparavant. Soit on faisait un festival en faisant juste venir des poètes et on enlevait tout ce qui était spectacles et animations autour, soit on faisait un festival avec des spectacles, du théâtre de rue, etc. et on enlevait la part des poètes. Il faut savoir qu’il est très coûteux de les faire venir de très loin, billets d’avion et hébergements compris. Le nouveau budget sera compris entre 180 000 et 200 000 euros alors qu’il s’élevait à 420 000 euros pour Les Voix de la Méditerranée. »  La poésie devra attendre la reprise du dialogue avec les acteurs locaux et la mise en place d’ « un projet culturel qui [lui] fasse une place », estime-t-elle tout en évoquant des « relations difficiles » avec le collectif citoyen « Sauvons les Voix », « une période transitoire », et « un exercice très compliqué pour les élus ».

Celle-ci avait pourtant assuré de son soutien au festival lors de sa dernière campagne électorale en 2014 comme le rappelle Hadj Madani, ancien adjoint à la Culture. Le maire a jugé plus judicieux de sacrifier la poésie au spectacle vivant : « On ne pouvait pas tout faire en même temps. On avait peur de décevoir le public en faisant une édition très modeste par rapport à ce qu’on a connu à Lodève. Certains aimaient beaucoup ce festival pour l’ambiance dans Lodève, pour les petits spectacles et d’autres étaient des adeptes de la poésie. Le festival des Voix et la poésie telle qu’elle était pratiquée ne correspondaient peut être pas tout à fait aux attentes spécifiques de la jeunesse » ajoute-t-elle.

 

Vers l’asphyxie démocratique, sociale et économique

Les élus, parmi lesquels la nouvelle vice présidente de la CC&L, déléguée à la culture Fadhila Benammar-Koly qui n’a pas souhaité s’exprimer à ce sujet, restent-ils sourds aux voix de la population lodévoise et du monde culturel ? Les appels de ceux-ci en faveur de la poésie s’échouent sur une « décision arbitraire », selon Marie Poitevin, porte-parole de « Sauvons les Voix ». « [La décision] a été prise en  huis-clos avec Matthieu Guillot, directeur de l’intercommunalité et Franck Loyat, directeur du festival [salarié de la communauté de communes depuis 2011]. Il n’y a eu aucune concertation avec l’équipe du festival, l’association Les Voix amies de la Méditerranée, ni même le comité international » confirme Julien Blaine.

Conseillère littéraire multimédia du festival aux côtés de la poétesse Édith Azzam chargée de la performance, Marie Poitevin rappelle que Les Voix de la Méditerranée fortifiait non seulement le Pôle des métiers d’art, également menacé, mais fédérait aussi toute l’année les initiatives culturelles populaires, scolaires et associatives. Il a favorisé l’ouverture du lieu de création et de formation théâtrale, poétique et musicale le Quai de la Voix, jusqu’aux signatures d’auteurs à la médiathèque et aux rencontres littéraires et artistiques du café le Soleil Bleu. Éric Mercy a ouvert l’unique librairie de la ville – Un Point un Trait – il y a dix ans, stimulé par la dynamique culturelle de Lodève et la présence des petites maisons d’édition spécialisées dans la poésie contemporaine pendant Les Voix. Le musée dorénavant fermé jusqu’en juillet 2016, et le festival supprimé, le libraire perdra 30 à 40% de son chiffre d’affaire : « Je suis quasiment mort » conclut-il.

La disparition du festival poignarde évidemment le corps poétique à un niveau international et éditorial, mais déchire aussi le lien noué entre les lodévois : « La culture avait boosté cette petite ville sinistrée qu’est Lodève en travaillant notamment la cohésion sociale. C’est une ville avec un tissu social très fragile… et ne parlons pas du tissu économique… » regrette Madani. Pour la plupart gratuits, ces événements poétiques réunissaient un public rural et citadin, socialement et géographiquement varié, forgé par l’immigration, autour d’une cinquantaine de poètes.

Lodève est une terre de métissage, composée de communautés kabyles, arabes, espagnoles ou encore gitanes, aux pieds du Larzac, nourrie par l’exode urbain des années 1970. En termes de chiffres, la situation du Lodévois et Larzac, bassin post industriel et rural en proie à une forte précarité, s’avère inquiétante : « Avec près de 20% de la population considérée comme pauvre, contre 14 % au niveau national, la région [du Languedoc-Roussillon] est ainsi l’une des plus concernées par la pauvreté en France métropolitaine », note l’Insee (2). Pour la ville de Lodève, située en Zone de Revitalisation Rurale, avec 18% de la population en  Zone Urbaine Sensible et un taux de chômage supérieur à 17% en 2011 (3), ce festival fidélise un tourisme culturel annuel, majeur pour l’économie locale, essentiellement résidentielle et touristique.

 

Enterrer la voix des peuples sous des bâtiments neufs

En ouvrant aux poètes un espace de liberté, refusé à certains dans leur pays d’origine, Les Voix permettait la rencontre entre des cultures et des univers socio-politiques voisins à travers le prisme de sensibilités singulières. À ceux qui prétendent que le festival élitiste, Julien Blaine répond : « Allez voir la population, allez voir les kabyles, allez voir les tisserands qui font les tapis d’Aubusson, allez voir les commerçants de Lodève, allez voir le bar des Halles Dardé, allez voir les petits jardins où se réfugient les chômeurs et les travailleurs… ». Le poète souligne l’importance symbolique et politique d’un tel festival pour un public issu de l’immigration, notamment en 2013 où il incarnait « un épanouissement du printemps arabe, si fragile ». C’est pourquoi, lodévois et poètes de toutes part se mobilisent en masse pour exprimer leur désaccord et leur incompréhension (4). Le 7 mars, ils investiront la ville dès l’ouverture du Printemps des Poètes, armés de leurs voix, déterminés à défendre leur festival : « On ne peut pas mourir en silence face à une telle politique », avertit Julien Blaine.

« C’est une honte politique de saborder ce festival. C’est ignoble de choisir le spectacle plutôt que la poésie, surtout en ce moment avec tout ce qui se passe ici au niveau des peuples de la Méditerranée, avec l’assassinat des mémoires en Irak et avec ces guerres qui n’en finissent pas à l’Est et au Moyen Orient. » poursuit-il. Sont-ce là des problématiques trop élitistes ou trop onéreuses pour préoccuper la collectivité ? La priorité de la présidente reste la rénovation urbaine : celle du cœur de ville et des logements. En guise d’action culturelle : la rénovation du Musée de Lodève, estimée à six millions d’euros et celle de la médiathèque. Les choix budgétaires laissent perplexe quant au visage futur de cette « Ville en poésie » : « On a construit un espèce de bunker à l’entrée de ville qui a couté à la collectivité onze millions d’euros dans sa globalité. Cinq millions d’euros ont par ailleurs été dépensés pour construire des bureaux aux fonctionnaires de la communauté de commune. On a l’impression que ces élus là veulent marquer leur passage par la construction de bâtiments, en augmentant les impôts et en endettant la ville », souligne Hadj Madani. Le récent agrandissement de 2900 m² de la zone commerciale à l’entrée de la ville ne profite pour l’instant qu’à la grande distribution, les loyers étant trop élevés pour les commerçants locaux.

 

« Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage »

Derrière les problématiques économiques, se jouent des manœuvres politiciennes : « Je ne nie pas la dimension budgétaire, mais le projet de remplacer le festival est dans les cartons depuis un bon moment, l’équipe et le maire actuels profitent de la situation pour le saborder. Quand on veut tuer son chien on dit qu’il a la rage » témoigne Hadj Madani. « Ce n’est plus seulement un festival, parmi tant d’autres en France, qu’on abat, mais un projet global qui donne vie à cette ville et à ce territoire. On est très inquiet parce qu’on ne sait pas du tout vers quoi on souhaite nous emmener… ». La lutte se poursuivra sur le terrain politique, lors des prochaines élections départementales auxquelles candidate le maire.

L’hécatombe des festivals, scènes de théâtre ou centres d’art, continue de progresser dans la région, comme partout ailleurs, sous les coups d’un gouvernement adultère, séduit par l’Europe libérale, obsédé par la compétitivité et la croissance. Alors oui, où nous emmènerons ces politiques d’austérité et sécuritaires, après avoir mutilé la vie sociale, muselé les échanges interculturels et bâillonné les poètes ?

 

 

1. En dix-sept ans, la durée festival Les Voix de la Méditerranée a été réduite de 12 jours à seulement 4 jours, son budget est passé d’environ 750 000 euros à moins de 350 000.

2. « Languedoc-Roussillon », InseeAnalyses n°5, décembre 2014

3. Source : Sources : Insee, RP2006 et RP2011 exploitations principales

4. Dès l’annonce de la décision de la CCL&L, le collectif a lancé une pétition pour soutenir le festival qui a récolté plus de 6000 signatures.