60 000 soldats du cinéma

Au plus noir des années 1970, le mouvement des ciné-clubs de Tunisie a formé des milliers d’esprits critiques. Au point de devenir la seconde force politique du pays. Après avoir survécu au système Ben Ali, le mouvement d’opposition des salles obscures cherche aujourd'hui un nouveau souffle. Reportage en Tunisie, où les soldats-cinéphiles lancent la reconquête.

Par Thomas Ancona-Léger publié le 21 janv. 2016

 

Dans une chambre exiguë flanquée de deux lits superposés, une dizaine de jeunes gens jouent de la guitare et du violon en éclusant quelques canettes de bière. Dans un recoin de la pièce, un couple s'enlace tandis qu'au plafond l'épaisse fumée blanche du zetla, le hachisch tunisien, adoucit la lumière crue des néons. Nous sommes dans la Maison des pêcheurs de Kélibia, sur la pointe du cap Bon, à quelques encablures de l'île italienne de Pantelleria. En cette soirée d'août étouffante, chacun attend à sa manière le début de la projection des courts métrages en lice pour le Festival international du film amateur de Kélibia (Fifak). Malgré l’état d'urgence décrété par le gouvernement suite aux attentats du musée du Bardo et de Sousse, en mars et juin 2015, la petite famille du cinéma tunisien honore dans la fête son rendez-vous annuel. Et semble oublier, l'espace d'une semaine, le climat politique morose du pays.

Avec les Journées cinématographiques de Carthage, le Fifak est un événement incontournable du cinéma en Tunisie. Aux commandes de cette 30e édition, Aymen Jlili, 32 ans, arbore l'air serein des jours où les choses fonctionnent d’elles-mêmes. « Le Fifak, ce n'est pas un festival de stars. Ici on prône un amateurisme synonyme d'amitié », pérore-t-il depuis la piscine de l'hôtel Palmarina, qui sert de backstages aux festivaliers. Difficile de le contredire lorsqu'on le voit, pinte de bière à la main, sous son parasol rose. Quand on lui parle de l'état d'urgence, levé au début du mois d'octobre, le jeune directeur répond en souriant : « Ça a toujours été comme ça à Kélibia : le cinéma et la liberté... Et on n’a pas attendu la révolution ! » Créer un à-côté, dénicher des interstices, exploiter les brèches. En Tunisie, le cinéma a toujours tenté d'échapper à l’emprise du pouvoir, quelle que soit sa nature. Cette liberté, aussi historique qu'inédite dans un pays qui a connu plus de 50 ans d'autoritarisme, le cinéma tunisien la doit largement à ses ciné-clubs qui, depuis les années 1950, implantent sans relâche la graine du cinéma et du débat politique au pays du jasmin.

Le cinéma en état d'urgence

« À ceux qui sécrètent le poison de Ringo, Maciste, Bond, nous opposerons Youssef Chahine, Mohamed Hondo, Tewfik Salah, Rachedi, Ghalem, Hamina et d’autres... Au décor anesthésiant d’Hollywood et Cinecittà, nous opposerons la réalité de nos bidonvilles et de nos villages perdus dans les montagnes et la brousse. » Voici ce que l'on pouvait lire dans le premier numéro de Charit cinéma, la revue de la Fédération tunisienne des ciné-clubs (FTCC), paru en 1972, à l'apogée du mouvement. Par le biais du cinéma, la FTCC a formé des milliers d'esprits critiques et su créer un univers de liberté au plus noir des années bourguibiennes. Mounira Yacoub et Mounir Fellah, deux anciens dirigeants du mouvement culturel, ont vécu cette période faste. Nous les rencontrons autour d'un verre de thé dans un café tunisois de l'avenue Bourguiba. La première, 59 ans, professeure de mathématiques, pose les bases : « L'histoire des ciné-clubs, c'est l'histoire de la Tunisie, c'est notre histoire. » Avant qu'ils n'en prennent successivement la direction dans les années 1980, c'est au sein de la FTCC qu'ils forgent tous deux leur esprit critique, à grand renfort de films soviétiques et de débats acharnés post-projection. « On était plutôt tourné vers l'URSS que vers la France, à l'époque. » explique Mounir Fellah en jetant un regard circonspect aux barbelés de l'ambassade française qui grignotent une bonne partie de la célèbre avenue. « Les services culturels de l'ambassade soviétique étaient très actifs, ils nous donnaient des films et fournissaient même les moyens logistiques. » se remémore-t-il, un brin nostalgique. De là à y voir un instrument de propagande idéologique au service de la Russie soviétique, il n'y qu'un pas, que Mounira Yacoub ne souhaite justement pas franchir : « C'était le mode de production qui nous intéressait. On était les soldats d'une cause, pas d'une nation ou d'un parti. »

Communistes donc, mais pas forcément partisans ni à la solde du bloc de l’Est, les « soldats » des salles obscures « inscrivent leur combat dans le tiers-mondisme et l'anti-impérialisme, critiquant l’alignement de la politique étrangère tunisienne sur le camp occidental » estime de son côté Morgan Corriou qui a écrit une thèse sur la FTCC.

Le Cinévogue du Kram, en rénovation. Photo : Nicolas Fauqué

Lorsqu'en 1967 ils battent le pavé pour protester contre la venue du Secrétaire d’État américain, il devient clair que les membres des ciné-clubs sont un peu plus que d'inoffensifs cinéphiles : « C'est là que le pouvoir a pris conscience que notre mouvement fabriquait des opposants politiques. » enchaîne l'ancienne présidente, qui se remémore le jour où la police est intervenue pour fermer le ciné-club de sa ville. « Le vendredi suivant, il y avait encore 500 adhérents devant la salle. Les gens se sont assis sur le trottoir, ils étaient prêts à poireauter quatre heures pour voir le film. C'était sûrement l’un des premier sit-in de Tunisie. » Premier sit-in ou pas, les actions menées par les membres de la FTCC pour préserver leurs espaces de liberté ont indéniablement forgé la mémoire collective de la gauche tunisienne. D'autant plus que cette résistance ne s'exerçait pas uniquement contre le pouvoir en place. Le Mouvement de la tendance islamique (MIT), précurseur du parti Ennahdha de Rached Ghannouchi – l'autre force d'opposition au régime – a lui aussi lorgné sur les ciné-clubs, n'hésitant pas à envoyer ses partisans phagocyter les élections des bureaux locaux. « On a dû truquer les résultats, sinon ils gagnaient largement. » avoue sans ambages Mounir Fellah, en évoquant le jour où 200 nahdahouis débarquèrent aux urnes. Si un tel procédé peut paraître un brin paradoxal pour une association fière de sa démocratie interne, Mounir Fellah invoque la force des choses : « C'était eux ou nous, à la guerre comme à la guerre. »

60 000 places assises

À leur création au milieu des années 1940, les premiers ciné-clubs sont surtout réservés à une petite élite occidentale (française et anglaise), même si quelques Tunisiens des classes supérieures comptent parmi les membres. Le mouvement se monte en Tunisie sur le modèle des réseaux de ciné-clubs instaurés en France par le Parti communiste à la Libération. « Le PC a implanté ses protubérances dans les colonies [...] menées par des gens qui étaient aussi préalablement communistes. » constatait Tahar Cheriaa, figure historique du mouvement, décédé en 2010. Lorsqu’il prend les rênes de la Fédération, il s’emploie à la « tunisianiser » : le mouvement s’ouvre à une frange plus jeune, populaire. Il crée le premier ciné-club de Sfax et se bat pour imposer des films arabes dans la programmation. Des films égyptiens comme Gare centrale de Chahine se trouvent projetés et discutés pour la première fois, au même titre que le cinéma soviétique d'Eisenstein. Petit à petit, l'expérience de Sfax fait des émules et d'autres villes comme Sousse et Kairouan créent à leur tour des ciné-clubs à destination des jeunes. En 1956, l'indépendance de la Tunisie est sur le point d'être entérinée. Le vent du changement souffle aussi dans les salles obscures. Brocardée par une jeunesse de plus en plus virulente, la vieille garde des cinéphiles en costard, « les godardiens » comme les ont surnommés les étudiants, cède peu à peu du terrain. Commence alors le véritable âge d'or des ciné-clubs qui, au plus fort du mouvement durant les années 1970, aurait atteint les 60 000 adhérents, faisant ainsi de la FTCC la deuxième force politique du pays, aux côtés du syndicat UGTT.

L'entrée du théâtre El Hamra. Photo : Nicolas Fauqué

L’ activisme politique ne peut à lui seul résumer cet âge d’or. Comme le souligne Mounir Fellah : « La FTCC c'était du cinéma, de la politique et beaucoup d'histoires d'amour. » Mixtes, les salles de projection et leurs alentours deviennent les lieux de rencontre privilégiés d'une jeunesse en mal d'émancipation. « On a su réinventer une société à part entière. » synthétise tout bonnement Mounira Yacoub, qui a justement rencontré son mari au ciné-club. Et c'est là la force fondamentale du mouvement : la création d’un entre-soi, d’un univers de sociabilité à l'extérieur du pouvoir, sans lequel tout le bavardage idéologique n'aurait ni pu prendre racine, ni survivre aux années de disette financière et de répression de la période Ben Ali. Les quelques ciné-clubs restés en activité continuent de perpétuer ces amitiés cinéphiles. Husni Baffoun, jeune homme de 31 ans et opérateur dans un centre d'appel, n'en avait que 12 lorsque son père l’a amené pour la première au ciné-club de Ben-Arous, en banlieue sud de Tunis. « C'est un truc qui se transmet de génération en génération, une sorte de passage obligatoire, explique-t-il, c'est d’ailleurs là que j'ai rencontré la plupart de mes potes. »

Ca sent le vinaigre

Dans la Tunisie post-2011, les ciné-clubs cherchent un nouvel élan et évitent de tomber dans les pièges de cette jungle qu'est devenue « la société civile tunisienne ». En première ligne de cette reconstruction, une jeune garde, peut-être moins politisée que son aînée mais non moins qualifiée, tente de faire renaître l'esprit des ciné-clubs des années 1970. C’est le cas de Naoures Rouissi, 29 ans, étudiante en finance, qui intègre en 2013 les bureaux de la Fédération en tant que directrice artistique puis financière. Elle trouve les comptes de l'association en piteux état et se donne une année pour redresser la barre. « Je l'ai vue sur le point de craquer. » se souvient Mounira Yacoub qui ne tarit pas d'éloge sur la nouvelle recrue, « Mais il faut aller de l'avant, un membre de la FTCC ça ne pleure pas ! » poursuit-elle avec fermeté.

Boîtes d'oeufs destinées à l'isolation et un ancien projecteur au charbon. Photo : Nicolas Fauqué

Grâce à l’abnégation de ses nouveaux adhérents et un gros coup de pouce financier de bailleurs de fonds hollandais et égyptiens, la Fédération reprend petit à petit des couleurs. Pourtant, dans les bureaux tunisois on déplore toujours le manque de place. Pour le stockage des films notamment : des dizaines de bobines s'entassent sur les étagères d'une arrière-salle, à côté d'un bric-à-brac hétéroclite de cartons d'affiches et de vieux tracts. « Tu sens cette odeur de vinaigre ? Ça veut dire que c'est déjà trop tard. » constate Nouares avec émotion. « Il y a des exemplaires inédits ici, des chefs-d’œuvre, et on est en train de tout perdre. » ajoute-t-elle la voix tremblante. Faute d'espace adéquat, une bonne partie de la collection 35 mm de la FTCC a probablement déjà disparu. Quand elles ne sont pas entreposées sur des étagères, les bobines sont posées à même le sol. Comme à Kairouan, où Le message de Moustapha Akkad, premier blockbuster arabe sur la vie du Prophète, prend la poussière dans la régie de la maison de la culture. Dans cette ville sainte située à 150 km au sud de Tunis, Hamda Ghabi, 61 ans, était le projectionniste attitré du ciné-club. Après plus de trente années de service, il continue, malgré sa retraite, à gravir régulièrement les marches qui mènent à la régie où il rend visite à sa protégée, une antique Prevost italienne, dernier projecteur 35 mm du pays en fonctionnement. « Si on ne la fait pas tourner, elle s'enraye ; le sable rentre partout. » explique-t-il tandis que la machine ronronnante met en branle ses deux énormes plateaux. « À la grande époque, on faisait trois projections par jour, aujourd'hui c'est plutôt trois projections par an. » Avec amertume, il balaie du regard les carcasses d'appareils de pro- jection moins chanceux que la Prevost, qui s’entassent dans un coin de la régie.

Un ancien cinéma transformé en magasin de meubles. Photo : Nicolas Fauqué

Des 115 salles de cinéma que comptait la Tunisie dans les années 1950, il n'en reste plus qu'une dizaine, essentiellement situées dans la capitale. « Pourtant les Tunisiens aiment toujours le cinéma. » martèle Mounira Yacoub, qui promet d'aller en personne rappeler au président Essebsi sa promesse de construire 100 nouvelles salles. Libéralisation oblige, nombre d'entre elles, à l'abandon, ont laissé la place à des magasins et des centres commerciaux. Il existerait pour- tant une loi interdisant à tout commerce « autre que culturel » de les remplacer. Mais celle-ci est bafouée, en témoigne la boutique Zara flambant neuve qui trône désormais sur les ruines de l'ancien cinéma Capitol, avenue Bourguiba. Si la création, au lendemain de la révolution, du Centre national du cinéma et de l'image (CNCI) devait marquer le renou- veau d'une industrie cinématographique tunisienne en berne, quatre ans plus tard, la désillusion est à la hauteur des espoirs. Lucide, l'ancienne présidente de la FTCC avoue ne pas attendre grand-chose de l’institution : « Le directeur du CNCI est justement celui qui continue de faire fermer les salles, que peut-on espérer ? »

Mais les ciné-clubs n'ont pas dit leur dernier mot et la prochaine édition des Journées cinématographiques de Carthage sera l'occasion de revendiquer leur vision du cinéma. Mounira Yacoub devrait d'ailleurs y présenter son film sur l'histoire du mouvement. Pour le moment, les anciens militants de la FTCC sont sur un autre front, plus directement lié à la vie politique tunisienne. Comme pour montrer qu'elle est loin d'avoir renoncé à son activisme, Mounira Yacoub se penche à l'oreille d'un jeune passant venu l'aborder et lui murmure quelques mots. Après le départ de l'inconnu elle s'excuse d'un air faussement détaché : « Ce n'est rien, c'est juste à propos de cette loi de réconciliation nationale : on va tout faire pour qu'elle ne passe pas »

Thomas Ancona-Léger

Photographies : Nicolas Fauqué, pour Mouvement

 

1. Morgan Corriou, Cinéphilie et engagement estudiantin en Tunisie durant les années 1968. À paraître.

2. Le nom que l’on donne aux partisans de Ennahdha.

3. Tahar Cheriaa, « Des ciné-clubs aux Journées cinématographiques de Carthage », entretien avec Morgan Corriou, Maghreb
et sciences sociales, 2003, pp. 163-174.