Rester.etranger. © Barbara Manzetti
Enquêtes politique

Des migrants peu désirés

La résidence d'écriture de Barbara Manzetti aux côtés de migrants ne trouve plus sa place à la Ménagerie de verre, haut-lieu parisien de la danse contemporaine. L'art est-il en train de changer d'adresse ?

Par Gérard Mayen publié le 13 avr. 2017

Barbara Manzetti peine à retenir ses larmes. Non parce qu'elle raconte dans quelles conditions l'accueil de sa résidence d'écriture vient de connaître brutalement son terme à La Ménagerie de verre. Mais parce qu'elle évoque le geste d'Abdallah, jeune migrant du Darfour soudanais, insistant alors pour l'inviter à table en signe de réconfort, alors qu'il se débrouille avec ses quatre euros d'allocation quotidienne de demandeur d'asile. On dira qu'Abdallah a le sens de l'humain.

Il lui disait aussi combien il ressent l'atmosphère générale, comme quoi « beaucoup de gens dans ce pays ne sont pas contents que nous soyons arrivés ici ». Et comment il n'a pas senti quelque chose de tellement différent, au fond, quand Barbara Manzetti l'a convaincu de se rendre plusieurs fois par semaine à la Ménagerie de verre, dans le cadre de sa résidence d'écriture intitulée rester.étranger..

Depuis le début des années 80 du siècle dernier, la Ménagerie de verre est l'adresse du 11e arrondissement de Paris, où Marie-Thérèse Allier conjugue ténacité admirable et clairvoyance confondante, pour accueillir ce que la danse contemporaine connaît d'artistes les plus audacieux et passionnants. C'est aussi l'adresse des coups de sang homériques, de cette même personnalité abrupte autant que déterminée.

On ne relève pas ce dernier point que par clin d'œil au folklore maison. On le relève pour hypothèse que les foudres dont Barbara Manzetti vient d'être victime, tiennent aussi de ce registre commun. Ce qui n'exclut en rien de s'interroger sur le positionnement effectif – en actes – des lieux de culture confrontés aux dérives les plus alarmantes de la période actuelle. Parmi eux, la Ménagerie de verre.

 

« Faire l'art en rampant »

Les pages électroniques de cet établissement se plaisent à afficher une citation d'un grand hebdomadaire, clamant que ce lieu est « un espace où l'imprévisible peut prendre sa place ». Certes. Mais lequel ? Ces mêmes pages expliquent, "officiellement" que la Ménagerie « appartient aux artistes […] pour qui le corps est lieu de parole et lieu d'écoute, en lien direct et intense avec son contexte, son environnement ». Fort bien.

Ainsi, on comprend que la Ménagerie de verre ait décidé d'accueillir en résidence d'écriture de longue durée, une artiste telle que Barbara Manzetti, qui fréquente ces lieux depuis ses 18 ans, y a déjà bénéficié d'autres résidences, y a créé deux pièces. Une artiste qui, aujourd'hui, présente son projet rester.étranger. en ces termes : « Je veux faire l'art en rampant. Un art souillé et illuminé par l'effort. Avec la face noircie d'un mineur remontant de la mine. Un art mineur qui ne s'élève pas au-dessus de son environnement. Un art organique. Comme un corps. Continuer avec le corps humain de la danse. Rester près des sols et parcourir les distances qu'il faut. »

En 2012, Barbara Manzetti lie avec une famille tzigane campant au pied de son immeuble. Elle décide de « se mettre à l'école » de ces visiteurs, qui savent faire foyer, tisser solidarité, inventer métier ou habitat, construire une vie au défi des rejets et déplacements permanents. Aujourd'hui, c'est auprès de jeunes migrants rencontrés à Stalingrad, que Barbara Manzetti constate « tous les moyens déployés systématiquement par une société pour rendre vulnérables ces jeunes hommes, qui sont, sans cela, pleins d'immenses ressources, au point d'être parvenus jusqu'à nous ». Elle établit un lien « avec l'artiste, qui est, lui aussi, un autre déplacé volontaire, qu'un contexte tend à mettre en situation de vulnérabilité ».

Décidant d'oeuvrer activement à un démantèlement des « frontières instaurées autour de [son ] identité d'artiste » (le format, la production, le dossier de subvention, la première, l'intermittence, le public consanguin, etc), elle se convainc que le migrant peut nous aider à « rester étranger ». Rester  en état d'éveil et d'invention, de redéploiement. Cela passe notamment par une pratique « d'hospitalité absolue dans la langue », qu'il faut tenir prête à se laisser poétiquement et politiquement emprunter.

Barbara devient binôme francophone, dans le cadre du réseau citoyen du Bureau d'accueil et d'accompagnement des migrants (BAAM). Et cela s'insère évidemment dans son projet de résidence d'écriture : « La directrice de la Ménagerie de verre en était ravie, ce projet était clairement exposé dans sa communication, à un moment où Marie-Thérèse Allier souhaitait ouvrir les espaces communs de l'établissement, de préférence à des personnes non habituées à fréquenter ces lieux. Nous avions d'ailleurs envisagé un premier projet d'ateliers d'écriture plus conventionnel avec des demandeurs d'emploi, mais les relais n'avaient pas fonctionné. »

 

Violence des mots  

À partir de quoi, factuellement, les récits divergent du tout au tout. La directrice de la Ménagerie évoque au contraire « une installation dans les lieux sans demander la permission, la transformation de cette résidence en cours d'alphabétisation qui n'étaient pas son objet annoncé, l'adjonction d'autres chorégraphes, d'autres migrants, d'autres collaborateurs que je ne connaissais pas et ont fait une sorte de cartel ».

Concrètement, et bénévolement, Barbara Manzetti se tient diponible en permanence dans les lieux, y reçoit de temps à autres des visites, où migrants et artistes – le plus souvent trois ou quatre personnes au maximum, tous compris – composent des écrits, consignés en cartes déposées en mosaïques, ou bandeaux de papier, nourrissant aussi les création sonores du réseau TRAM (qui rassemble une vingtaine de lieux d'art contemporain d'Ile-de-France).

« Peu à peu, j'ai bien senti que je n'étais pas du tout accueillie – et à travers moi les migrants – avec la qualité bienveillante que j'ai toujours connue dans ces lieux quand je m'y présentais en artiste normée », soutient Barbara Manzetti, qui rapporte comment ses collaborateurs (elles les désigne ainsi) soudanais ou tchadiens sont englobés sous l'étrange appellation « les Congolais ». Rue Léchevin, vit-on encore dans l'imaginaire colonial de Tintin ? L'écrivain turc Boris Yarsel, non francophone, lui aussi décidé à pratiquer l'hospitalité de la langue, se serait entendu dire un « Alors, lui aussi, il est analphabète ? »

C'est toute une dégradation, jusqu'au clash final du mercredi 29 mars, jour où les financeurs publics de la Ménagerie de verre, DRAC en tête, sont attendus pour l'importante réunion annuelle où ils se concertent. Annonce est faite que cet après-midi là, « Il ne faudra pas d'Africains dans les lieux ! » À bon droit, Marie-Thérèse Allier nous rappelle le combat de tous les instants en quoi consiste la survie financière de la Ménagerie, pour expliquer que « ce jour-là, [elle] avait absolument besoin de tranquillité ».

Sauf que la violence des mots fut au rendez-vous de cette annonce. Et qu'on se dit que si l'atelier s'était appelé rester.contemporain., et avait réuni un François Chaignaud, par exemple, œuvrant aux côtés de deux ou trois jeunes étudiants d'origine européenne du Conservatoire national de Paris, il n'y aurait sans doute pas eu autant d'empressement à vouloir les cacher aux yeux des inspecteurs de la DRAC ou de la Mairie de Paris.

Dans le film où Marie-Thérèse expose ses idées aux visiteurs du site internet de la Ménagerie, elle s'enorgueillit d'avoir su être l'hôte des deux grandes générations sucessives de la Jeune danse française des années 1980, puis des « conceptuels »  qui suivirent. Un brin ironique, elle dit attendre la génération à suivre. Le montage du reportage enchaîne sur des images d'Emmanuel Eggermont et sa danse. Pour n'avoir jamais omis d'écrire toute la qualité qu'on reconnaît à cette dernière, on s'autorise à crier halte : cette danse n'annonce aucune nouvelle génération.

La danse en recherche aujourd'hui œuvre plus au Care, à l'expérimentation des éco-somatiques, à l'éveil expressif des non danseurs, à l'in situ chevillé aux contradictions des territoires, et passe ses nuits debout, parfois à Stalingrad. Là est la vraie question, à qui veut rester étranger au repli conservateur.