La piste de Malcolm Lowry

Salomé Kiner

La ville de Cuernavaca n’a plus rien, ou presque, du décor décado-morbide de Au-dessous du volcan, chef-d’œuvre de Malcolm Lowry... Enquête dans les pas de l’écrivain, au Mexique, par Salomé Kiner.

publié le 25 mai 2015

 

                Le 19 février 1947, après dix ans de péripéties et de réécriture, le deuxième roman de Malcolm Lowry est simultanément publié à New York et à Londres. Il connaît un succès immédiat : dix jours après sa sortie, le roman est réimprimé pour la troisième fois. D’emblée, on le classe parmi les grandes œuvres littéraires de ce XXe siècle blessé, déjà porteur d’un certain déclin de l’humanité.

Au-dessous du volcan raconte la dernière journée de Geoffrey Firmin, consul britannique en pleine déchéance éthylique. Nous sommes le 2 novembre 1938, et c’est en ce jour de fête des morts au Mexique que son épouse Yvonne revient, après un an d’une douloureuse séparation.

                On épuise difficilement la lecture de ce livre, truffé de symboles et de références : «Il peut être considéré comme une sorte de symphonie, d’opéra, ou même de film de cow-boys. J’ai désiré en faire une musique hot, un poème, une chanson, une tragédie, une farce et ainsi de suite. Il est superficiel, profond, assommant, selon les goûts. C’est une prophétie, un avertissement politique, un cryptogramme, un film loufoque, une absurdité, une phrase sur le mur», prévient l’auteur dans la préface de 1948.

                Contrairement à Malcolm Lowry, je n’aime pas les préfaces. Je ne les lis pas.* Pas plus que les coquetteries liminaires d’éditeurs prévenants. C’est un tort, à l’exception peut-être de ce livre-là, puisque Maurice Nadeau prévient d’emblée dans son avant-propos : «Parlerais-je de ceux qui sont partis pour le Mexique afin de mettre leurs pieds dans les traces du Consul à Quauhnahuac? Hélas! Quauhnahuac n’est qu’une petite ville pour touristes américains … L’emprise magique qu’ont subie les lecteurs d’Au-dessous du volcan n’est le fait que du seul Malcolm Lowry.»

                Je suis de ces gens-là. En mai 2013, bouleversée par la lecture d’Au-dessous du volcan, je fais le voyage jusqu’à Cuernavaca, la Quauhnahuac du roman. Je voulais voir de près la «ville du printemps éternel », ainsi nommée par l’explorateur allemand Alexander von Humboldt, et où Malcolm Lowry vécut entre 1936 et 1938. C’est là qu’il commence à écrire la première version du roman. C’est là qu’il plante le décor de « l’éblouissante désintégration du Consul»1, entre les volcans Popocatepetl et Iztaccíhuatl et le palais Cortès. Berceau de la culture mésoaméricaine, Cuernavaca cristallise alors «le rythme lent, mélancolique et tragique du Mexique lui-même, le Mexique, lieu de rencontre de plusieurs races, antique arène de conflits politiques et sociaux où… un peuple coloré et génial entretient une religion qu’on peut appeler celle de la mort », capté par Malcolm Lowry.

                On dit souvent qu’aucun livre n’a su comme le sien saisir la spécificité mexicaine. Je venais donc à Cuernavaca sur les traces de la fiction, pour marcher dans les pas du Consul, et pour goûter à cette « couleur locale » dont Lowry donne dans le Volcan un avant-goût si fascinant.

                Comme Geoffrey Firmin, et comme Yvonne, je voulais voir Quauhnahuac, son casino désaffecté, ses «piscines bleu cobalt », sa grande roue Ferris lancée dans la nuit éternelle, les coquelicots de la calle Nicaragua, « les fleurs écarlates en épées de feu» et les « oiseaux couleur de confiture ».

                Je suis sensible aux charmes des noms propres. Les promesses onomastiques qui fleurissent Au-dessous du volcan m’appelaient du fond de la Sierra Madre : Le Farolito («un endroit de la fin de la nuit et du début de l’aube»), Tomalín, le Bella Vista, le Ciné Morelos, la Salle Tierra del Fuego, le Salon Ofélia, El Amor de Los Amores, quelques-unes des cinquante-sept cantinas que compte Quauhnahuac contre dix huit églises, et Parian, ce village dont on ne revient pas, avec son nom «évocateur de marbre antique et des Cyclades balayées de grands vents».

Fiction vs. réalité

               Sauf le traditionnel 4X4 blindé, des bus assurent la liaison entre Mexico DF et la capitale de l’État de Morelos. Je voulais y voir un présage, puisque Malcolm Lowry s’est inspiré d’une expérience vécue pour commencer à écrire Au-dessous du volcan. C’est l’épisode du bus, qu’il relate au chapitre VIII. Leur Chevrolet 1918, chargée de femmes et de pigeons, va cahotant dans la poussière et le long des ravins. J’aimerais pouvoir en dire autant du bus Pullman climatisé qui vrille l’autoroute. Sauf qu’à défaut d’un voisin franquiste et pilleur de cadavres, j’ai Ricardo, étudiant en surpoids qui mâche des Pringles en regardant Le transporteur, que diffusent à plein volume les écrans suspendus du car.

                À quelque 90 km de la capitale mexicaine, Cuernavaca est un lieu de villégiature prisé des Chilangos**: il y a aujourd’hui cinq fois plus d’habitants qu’à l’époque du séjour de Lowry, et l’explosion démographique a pulvérisé la cartographie rurale du roman.

                À mon arrivée, les employées de l’office du tourisme s’escriment à décortiquer des mangues du bout de leurs faux-ongles pailletés. Leurs mines patibulaires à la seule évocation du roman en disent long sur l’implication des autorités locales dans un éventuel travail de mémoire. «Malcolm Lowry ne fait pas partie du patrimoine de Cuernavaca. Avec un maire qui change tous les trois ans, c’est un projet difficile à mener», regrette Dany Hurpin, membre de la Fundación Malcolm Lowry qui se réunit chaque année à la date anniversaire du 2 novembre.

En attendant, la Fundación dresse sur son site internet l’inventaire des lieux dont l’auteur s’est inspiré pour créer l’univers de son livre. On trouve, entre autres références au réel, une carte reconstituée de Quauhnahuac. Établie par le professeur Chris Ackerley dans le cadre d’un gigantesque travail d’annotation du roman (intégralemement disponible sur son site), elle retrace l’itinéraire de Jacques Laruelle au chapitre I, et celle que prend le bus au chapitre VIII. Des viatiques précieux dans ma quête solitaire.

                Pour m’approcher au plus près du Volcan, je descends à l’hôtel Bajo el Volcan, au 19, calle Humbolt – la fameuse et très escarpée calle Nicaragua du roman. C’est dans cette maison que vécut Malcolm Lowry lors de son second séjour au Mexique, en 1945. Sa femme Margerie avait trouvé par hasard à se loger dans la « demeure pseudo-gothique»2 dont Lowry s’est inspiré pour décrire la maison de Jacques Laruelle, l’ami d’enfance du Consul, l’amant d’Yvonne.

Le fameux volcan...

Galileo Iván Serrano Ramirez, 21 ans, est réceptionniste au Bajo el Volcan, vingt-huit chambres, une piscine et un restaurant. Pour répondre aux questions de la quinzaine de visiteurs qui fait chaque mois le pèlerinage jusqu’à Cuernavaca, il a lu le roman. «No he entendido nada»***, me lâche-t-il sans complexe, alors que nous entamons le « Lowry Tour » de l’établissement. Galileo m’ouvre la chambre 106, une piaule sans charme ni fétiche : «C’est ici que fut écrit le roman», m’annonce-t-il avec l’aplomb d’un vendeur de tapis. Et tant pis si le manuscrit du Volcan était presque sous presse quand le couple occupa les lieux : le tourisme littéraire peut bien s’offrir le luxe de la fiction.

                Nous empruntons l’escalier qui mène sur la terrasse privée de l’hôtel, où se scellent, chapitre VII, les retrouvailles impossibles du Consul et d’Yvonne. «Il suivit les autres jusqu’au balcon, qui, sur le derrière de la maison, donnait sur un paysage de vallées et de volcans ensoleillés…» Je reconnais le «balcon aérien» et son mirador crénelé, les «fenêtres de biais, les mâchicoulis dégénérés». Mais la vue n’a pas survécu au temps. En guise de vallées, je ne vois que des toits, camaïeu disgracieux de tôle et de béton. Quant au volcan, il faut beaucoup d’imagination pour se figurer quelque chose derrière l’épais rideau de pollution. Reste «la calle Nicaragua dégringolant la pente sur ma droite». La rue dégringole toujours, mais les flancs de ravin ont été balisés. Il n’y passe plus ni bœufs d’attelage, ni chevaux, ni cavaliers ivres, ni d’Indiens en guenilles aux «fines mains sales » et délicates. Seule une matrone moulée dans une robe en lycra remonte péniblement la calle Humboldt. Sa natte d’argent lui fouette les reins ; son pas est empêché par les magnums de Coca-cola qu’elle porte à bout de bras.

                Un demi-siècle a passé depuis le passage éthylé de Malcolm Lowry à Cuernavaca. Le règne du soda l’a emporté sur les shakers. Au Bajo el Volcan, exit le mescal et la tequila ; on carbure au Gatorade. Une dizaine de marathoniens squattent la piscine de l’hôtel. Ils sont venus de Mexico DF pour la Carrera Sport City Cuernavaca, la course à pied qui aura lieu le lendemain. En attendant, rivés à l’écran de leurs smartphones, ils comparent leurs performances sur l’application Runtastic.

L’architecture de l’Enfer

                Au fond de la cour intérieure de l’hôtel, une passerelle dessert une petite dizaine de chambres. Elles donnent à pic sur la barranca, le précipice qui accidente l’aménagement de la ville. Un essaim de moucherons stagne au-dessus du gouffre. La végétation retient dans ses bras luxuriants des ordures de toutes sortes : canettes décolorées, serviettes hygiéniques, piles usagées et papiers gras. Cette carte postale est tristement courante au Mexique, mais elle prend une saveur particulière pour les lecteurs du Volcan : «Signe de séparation irréductible, la barranca rappelle le roc en décomposition dont l’image navrante déchire Geoffrey et Yvonne. [… ]Par une inévitable association, ce gouffre béant figure l’entrée de l’Enfer.»4 Comme le souligne  Christine Pagnoulle, la barranca est un thème récurrent de cette «Divine comédie ivre» – l’analogie est de Malcolm Lowry. C’est même sa chute, froide comme la mort du Consul : «Quelqu’un jeta un chien mort après lui dans le ravin.»

                Je dors donc côté rue, le plus loin possible du funeste ravin. Prostrée avec mes Corona sous un ventilateur muet, j’invoque le fantôme dipsomane de Lowry ; c’est la litanie des vendeurs de cacahuètes qui finira par me bercer.

Mais c’est encore le lendemain que culminera mon entreprise chimérique, à quelques minutes de mon départ. En route pour la gare routière de Cuernavaca, je passe devant un casino. J’imagine, le cœur battant, qu’il s’agit du casino de la Selva où s’ouvre le roman, ce lieu désaffecté qu’hantent «les spectres des joueurs ruinés». À peine quelques photos plus tard, un agent de sécurité m’intime de lui remettre la pellicule. Les casinos mexicains ne sont pas des crèches : j’obéis sans tergiverser.

                Je perdais ce faisant la totalité des images prises à Cuernavaca. Mais je gagnais la certitude, au prix de 9000 kilomètres et deux jours de vaines pérégrinations, que la littérature est sourde aux assauts du réel.

                J’étais privée des preuves tangibles de mon expédition. Et pourtant, alors même que je retournais à la case départ, je n’avais jamais été aussi proche du roman. Au-dessous du volcan commence par la fin de l’histoire et peut être lu comme un éternel recommencement. C’est l’architecture de l’Enfer, empruntée par Lowry à Dante, et qui symbolise à ses yeux les aspirations impossibles de l’âme.

                Certains vont à Graceland ; d’autres, à Charleville-Mézières. Quant à la Quauhnahuac de Lowry, c’est une ville de papier. Il m’aura fallu aller jusqu’à Cuernavaca pour donner raison à Proust : «La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature.»

              Salomé Kiner

 

Photographies 1 et 2 par Louis Canadas

Enquête issue du numéro 75 de Mouvement, décembre 2014

* « J’aime les préfaces. Je les lis. » écrit Malcolm Lowry dans sa préface de 1948.

** Les Chilangos sont les habitants de Mexico City.

*** «Je n’ai rien compris. »

1. John Woodburn dans le Saturday Review, cité par Victor Doyen dans « La genèse d’Au-dessous du volcan », in Malcolm Lowry, numéro spécial des Lettres nouvelles, mai-juin 1974.

2. Christine Pagnoulle, « Par-delà les miroirs », in Malcolm Lowry, numéro spécial des Lettres nouvelles, mai-juin 1974.

3. Lettre de janvier 1946 à son éditeur Jonathan Cape, in Malcolm Lowry, Choix de lettres, rassemblées par Harvey Breit et Margerie Bonner Lowry, Les lettres nouvelles, 1968.

4. Christine Pagnoulle, Malcolm Lowry: voyage au fond de nos abîmes, éditions L’âge d’homme, 1977.